Midnight Special de Jeff Nichols : critique

Publié par Antoine Gaudé le 12 mars 2016

Synopsis : Fuyant d’abord des fanatiques religieux et des forces de police, Roy, père de famille et son fils Alton, se retrouvent bientôt les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. En fin de compte, le père risque tout pour sauver son fils et lui permettre d’accomplir son destin. Un destin qui pourrait bien changer le monde pour toujours.

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Midnight Special - affiche

Midnight Special – affiche

Après Shotgun Stories, Take Shelter et MUD (notre critique), Jeff Nichols signe avec Midnight Special son quatrième long métrage et s’aventure pour la première fois dans l’univers de la science-fiction dans lequel il prolonge merveilleusement les thèmes et les motifs qu’il affectionne. Amoureux du cinéma américain depuis sa plus tendre enfance – passée sous le soleil de Little Rock en Arkansas -, Nichols s’est constitué une cinéphilie domestique des plus éclectiques : on y croise Alfred Hitchcock, Terrence Malick, Steven Spielberg, Martin Ritt, Clint Eastwood, Stuart Rosenberg, Michael Ritchie, John Carpenter et Akira Kurosawa, le plus occidental des cinéastes japonais. Toutes ces influences ont eu un rôle, un moment ou à un autre, sur sa manière de concevoir et de pratiquer le cinéma comme art. Cet art, c’est avant tout celui du storytelling, héritage d’un « classicisme » hollywoodien faisant de l’efficacité narrative le principal vecteur d’émotions. Que dire alors du scénario de Midnight Special tant il fait preuve d’anachronisme et d’insouciance dans sa manière d’explorer, ou plutôt de non-explorer, les sempiternelles questions qu’il laisse en suspens. Contrepied osé à l’industrie contemporaine, dont le paradigme imposé par le cinéma de Christopher Nolan (INTERSTELLAR – notre critique) semble aujourd’hui tout-puissant. Le charme des films de Nichols vient peut-être de là ; de cette modestie affichée, forcément inhérente à leur budget (18 millions de dollars pour celui-ci), mais qui le pousse à chercher dans ses images, toute en épure, le moyen d’actionner une émotion, voire plusieurs.

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Il y a chez lui le refus d’une surenchère démonstrative, explicative ou psychologisante qui nuit à une grande majorité du cinéma de genre contemporain. Il y a aussi quelque chose d’assez pur dans ce scénario linéaire, digne d’une série B, ou du moins de très direct, dû à la structure formelle du road movie. La rivière qu’empruntaient les enfants dans Mud se substitue ici à la route, à cette ligne de fuite vers l’avant et l’inconnu. Le rythme de Midnight Special se fait logiquement plus soutenu. On note l’excellente partition musicale de David Wingo ; il répond ainsi à l’approche physique de l’espace qu’instaure le cinéma de Nichols. Midnight Special prend autant à la science-fiction (Starman) qu’au road movie (Un monde parfait) ; deux genres qui façonnent l’imaginaire américain depuis maintenant quarante ans.

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Esthétiquement, Nichols use de choix de mise en scène très simples, mais extrêmement efficaces – la photographie de son ami Adam Stone est d’ailleurs splendide. C’est le cas du fameux contrechamp, devenu dans son langage un véritable vecteur d’inquiétude. Déjà présent dans Take Shelter (2011), le contrechamp intègre le fantastique dans le paysage naturel et brise la continuité du découpage classique : Roy (Shannon) et son fils Alton (Jaeden Lieberher) lèvent les yeux au ciel et découvrent, en même temps que le spectateur, la chute de projectiles émanant d’un satellite. Une séquence stupéfiante tant dans sa réception émotionnelle que dans sa construction, car elle revêt d’une orchestration toute simple, entre le jeu de regards des comédiens et l’intelligence du cadrage de Nichols. Les effets spéciaux de ses films sont d’ailleurs toujours intégrés de manière naturelle, sans esbroufe ; ce qui les rend authentique et souvent très beaux. D’autant qu’ils sont amenés progressivement dans le récit, rendant le final, parfaitement spectaculaire et expérimental, sorte d’apothéose du cinéma de science-fiction et hommage absolu aux œuvres de Spielberg (E.T et Rencontres du Troisième Type), visiblement son cinéaste de référence.

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Cependant, Midnight Special n’en reste pas moins une œuvre personnelle. La thématique domestique de Nichols reste extrêmement prégnante. Tourné dans son Sud natal (Texas, Arkansas, Louisiane, etc.), ce drame fait la part belle à l’engagement moral, prescrit par le code de la famille : personne n’abandonne personne. Bien qu’une nouvelle fois la famille semble au bord de l’implosion, elle reste plus unie que jamais, voire s’agrandit d’amis proches, le mystérieux Lucas (Joel Edgerton). La figure de Michael Shannon en père schizophrène dans Take Shelter cède sa place à celle d’une figure paternelle rassurante, résolue à jouer son rôle jusqu’au bout. Les échanges de regard entre parents et enfant sont bouleversants et en disent longs sur les sentiments que chacun portent en eux. Au contact de cet adolescent (et plus particulièrement de ses yeux), les adultes semblent désireux de l’aider, de partager et d’être en communion avec lui. Ce mystère de la « révélation » ne sera jamais résolu. Nichols n’est pas intéressé par la dimension religieuse (le Ranch, sorte de secte, est rapidement évacué) et mystique, voire militaire, que peuvent relever les pouvoirs de l’enfant : il n’en fait jamais un « objet d’étude ». Ce qui l’intéresse, ce sont surtout ses pouvoirs de rassembleur. Toute la « famille » fait face ensemble, solidaire à sa mystérieuse cause, y compris le scientifique de la NSA – un Adam Driver en mode Jeff Goldblum chez Spielberg et Emmerich – lorsqu’il leur demande de l’aide.

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Implacable, l’écriture de Midnight Special l’est certainement. Et bien qu’il n’est pas la dimension lyrique des précédents films, il n’en reste pas moins d’une intelligence et d’une beauté rare. Nichols confirme qu’il est bel et bien un cinéaste à part dans le paysage américain, capable de s’épanouir dans des genres et des citations aussi glorieuses qu’encombrantes. Il est également d’une maturité incroyable malgré son jeune âge (37 ans), et son avenir s’annonce des plus radieux. Le dernier plan montre d’ailleurs le visage détendu de Shannon vers un horizon ensoleillé. Pour la première fois, le plan n’appelle aucun contrechamp. L’inquiétude, présente d’un bout à l’autre du récit, s’en est allée…

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Antoine Gaudé

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  • MIDNIGHT SPECIAL écrit et réalisé par Jeff Nichols en salles le 16 mars 2016.
  • Avec : Michael Shannon, Joel Edgerton, Kirsten Dunst, Adam Driver, Sam Shepard, Jaeden Lieberher, Sean Bridgers, Paul Sparks…
  • Production : Sarah Green, Brian Kavanaugh-Jones
  • Photographie : Adam Stone
  • Montage : Julie Monroe
  • Costumes : Erin Benach
  • Décor : Chad Keith
  • Musique : David Wingo
  • Distribution : Warner Bros
  • Durée : 1h51

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