Sortie Blu-ray/ Love Streams de John Cassavetes : critique

Publié par Thierry Carteret le 5 mars 2016

Synopsis : Frère et soeur, Sarah et Robert éprouvent l’un pour l’autre un amour inébranlable. Et pourtant, tout les oppose. Sarah, passionnée à la limite de la démence, se donne entièrement à ceux qu’elle aime. Robert, solitaire, n’a, lui, que des relations éphémères. La crise qu’ils traversent les réunit de nouveau. Une étrange et folle relation s’établit entre ces deux êtres à la dérive…

 

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Love Streams - jaquette Combo DVD et Blu-ray

Love Streams – jaquette Combo DVD/Blu-ray

L’éditeur Wild Side a fait paraître le 24 février un superbe combo Blu-ray/DVD/Livre, regroupant deux grands films de John Cassavetes Love Streams (1984) et Un enfant attend (1963), accompagné d’un livre de 200 pages. Produit par la Cannon, Love Streams représente l’ultime long métrage de John Cassavetes. Les deux producteurs, Menahem Golan et Yoram Globus, étaient à l’époque désireux d’embellir leur catalogue avec de grands noms du cinéma d’auteur dans le but d’atteindre plus de respectabilité auprès des majors. Ils sont allés chercher de grands réalisateurs au moment où ces derniers rencontraients des difficultés à financer leurs projets. Après Jean-Luc Godard (King Lear), Franco Zeffirelli (Othello) ou encore Barbet Schroeder (Barfly), c’est au tour de John Cassavetes de collaborer avec les cousins. Malin, le réalisateur de Faces, Une femme sous influence et de Opening Night a su « manipuler » ces deux producteurs opportunistes, afin de garder une liberté totale. Love Streams, à l’instar de certains de ses autres films, a entièrement été tourné dans la maison des Cassavetes sur les collines de Hollywood. En resserrant son propos dans ce décor unique, le réalisateur épure son sujet et n’évoque qu’une seule chose, la plus importante à ses yeux : l’amour. Non pas l’amour heureux, mais celui qui manque et qui laisse les êtres comme des pantins désincarnés. Robert Harmon (John Cassavetes) se révèle ainsi incapable d’apporter l’affection que lui réclame le fils qu’il n’a jamais vu, et dont il doit s’occuper pendant quelques jours. Son personnage apparaît alors volontairement peu sympathique, froid, détâché, égoïste et irresponsable. Robert contraste avec sa lumineuse sœur Sarah (bouleversante Gena Rowlands), femme de quarante ans chaleureuse, mais à fleur de peau et névrosée à force de vouloir trop donner d’amour à un entourage qui ne la comprend pas. En témoine cette scène poignante et pathétique où elle tente de faire rire désespérement son ex-mari (Seymour Cassel) et leur fille le temps d’un week-end ; elle s’attire en retour l’indifférence et l’indignation de ces derniers qui voient en elle au mieux une dépressive, au pire une folle.

 

Love StreamsLove StreamsLove StreamsLove Streams

 

L’adaptation de Love Streams, au départ une pièce de théâtre, finit par trahir le texte original dès sa seconde moitié, avec plus de noirceur et d’abstraction. Le sujet, comme toute l’œuvre de Cassavetes, est donc l’amour : comment survivre à la perte d’un amour sans sombrer dans la folie ? Le récit s’attache à décrire la relation ambiguë entre un frère et une sœur que tout oppose, mais liés par un attachement absolu. Quand Sarah se rend chez son frère Robert, après un divorce douloureux qui la sépare de son enfant, c’est pour déverser à l’écran un véritable torrent d’amour qui vire à la folie hystérique. Cette femme excessive, qui cherche désespérement à redonner un sens à sa vie, trouve chez ce frère à la fois un refuge et un lieu où va éclater toutes ses névroses. Cependant, Robert est aussi un personnage à la dérive ; écrivain alcoolique, solitaire et coureur de femmes. S’il fut incarné sur scène par John Voigt, Cassavetes s’empare du rôle, contraint et forcé. Apprenant en plein milieu du tournage qu’il est atteint d’une cirrhose du foie qui le condamne à court terme, il se donne corps et âme, et fait de Love Streams un opéra mortifère sur l’amour et la mort.

 

Il fait alors le choix de modifier entièrement la conclusion, indiquant que ce film est un rêve et donc toute narration classique est brisée. Ainsi, au départ, une longue scène de repas avec Sarah, Susan (Diahnne Abbott), la jeune chanteuse que courtise Robert, et la mère de celle-ci, devait conclure l’histoire. Séquence typique chez Cassavetes, pretexte à faire éclater tous les excès et sentiments exacerbés des personnages. Mais il préfère se diriger vers une introspection onirique du frère et de la soeur dans une succession de séquences symboliques et surréalistes, le tout plongé dans la nuit et sous une pluie diluvienne. Victime de l’incompréhension de son équipe technique habituelle et d’un Menahem Golan dépassé, qui lui laisse cependant carte blanche, John Cassavetes, rattrapé par la maladie, se livre à une frénésie créatrice inouïe. Il improvise, change des dialogues, invente des séquences et orchestre le montage avec la précision d’un compositeur. Quand Golan lui met la pression pour que Love Streams soit prêt pour les Oscars, Cassavetes lui répond qu’il n’en a cure ; il veut terminer son film comme il entend et peu importe le temps que cela prendra ; une façon pour lui de conjurer le sort et la maladie, malgré une grande fatigue. Au final, Cassavetes livre avec Love Streams son ultime chef-d’œuvre, sans doute le plus noir et mélancolique de sa carrière.

 

 

 

Un enfant attend de John Cassavetes

Un enfant attend de John Cassavetes

Dans cette édition proposée par Wild Side, on retrouve une œuvre de jeunesse de Cassavetes : Un enfant attend. Il s’agit de son troisième long métrage, après La ballade des sans-espoir et Shadows qui a marqué ses débuts derrière la caméra. Si ce dernier a été produit en toute indépendance, rencontrant un échec à sa sortie en salles, Un enfant attend est une commande de studio. Le récit se déroule dans une institution spécialisée où un professeur de musique, en désaccord avec les méthodes du médecin, s’attache à un enfant attardé mental. C’est le producteur Stanley Kramer qui recrute Cassavetes. Mais les deux hommes ont une vision différente du cinéma et ce film en souffre. Si Cassavetes voit ses protagonistes – pour la plupart de vrais enfants déficients mentaux – comme des êtres différents qui méritent néanmoins de vivre avec leurs parents, Kramer exprime la nécessité de les enfermer pour protéger la société. Le regard plein d’humanité, de pudeur et de tendresse du jeune cinéaste sur les « marginaux » est déjà posé ici. Influencé par le travail de Martin Ritt sur L’homme qui tua la peur, dans lequel il jouait aux côtés de Sidney Poitier, Cassavetes veut filmer les enfants dans une approche quasi documentaire et en faire les principaux personnages. Mais sur le tournage, son ego démesuré se heurte rapidement à l’incompréhension du producteur et des comédiens, Burt Lancaster et Judy Garland. Après avoir renié violemment le montage, effectué dans son dos par Kramer, Cassavetes est congédié. Dès lors, il est mis sur une liste noire et ne parvient plus à monter de projets durant cinq ans, avant que son rôle dans Les douze salopards de Robert Aldrich ne redore son blason à Hollywood. Cependant, il choisit de conserver son indépendance finançant tous ses films grâce à ses cachets de comédiens. Au final, Un enfant attend ressemble davantage aux envies de Stanley Kramer suite au remontage, bien que les intentions de Cassavetes affleurent dans certaines scènes au réalisme étonnant pour l’époque. Si ce drame s’inscrit dans un classicisme bien éloigné de l’univers du réalisateur, il devient ici un témoignage intéressant sur la carrière de cet homme farouchement indépendant, et un bon complément à Love Streams, son chef-d’œuvre testamentaire.

 

 

 

Combo Blu-ray + 2 DVD + Livre : La copie HD restaurée de Love Streams est lumineuse et sait se faire précise dans les séquences de clair-obscur. Bien sûr, il est préférable de le visionner en version originale sous-titrée, tant la version française sonne de façon artificielle. Les bonus sont regroupés sur le second DVD avec Un enfant attend. On peut notamment découvrir un documentaire passionnant de Michael Ventura, produit par Cannon, titré I’m Almost Not Crazy (56 minutes) : Cassavetes travaille sur Love Streams et livre ses réflexions sur le cinéma. On retrouve par ailleurs deux courts extraits de l’émission « Cinéma, Cinémas » qui nous font regretter que l’éditeur n’ait pas inclus l’émission entière, d’autant que l’on retrouve des images du documentaire de Michael Ventura. L’édition est complétée par un livre également passionnant de 212 pages, illustré par des photos et des documents d’archive, écrit par Doug Headline, journaliste de cinéma et auteur de nombreux ouvrages de référence, notamment sur John Cassavetes.

 

 

 

  • LOVE STREAMS (Torrents d’Amour) de John Cassavetes disponible en combo Blu-ray + 2 DVD + Livre depuis le 24 février 2016.
  • Avec : Gena Rowlands, John Cassavetes, Seymour Cassel, Diahnne Abbott, Margaret Abbott, Jakob Shaw, Eddy Donno, Joan Folley…
  • Scénario : Ted Allan, John Cassavetes
  • Production : Menahem Golan, Yoram Globus
  • Photographie : Al Ruban
  • Montage : George C. Villasenor
  • Décors : Phedon Papamichael
  • Costumes : Emily Draper
  • Musique : Bo Harwood
  • Edition/Distribution : Wild Side
  • Tarif du Combo Blu-ray + 2 DVD + Livre : 39,99 €
  • Durée : 2h21 (Blu-ray) – 2h14 (DVD)
  • Sortie en salles initiale : 9 janvier 1985

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