Tikkoun de Avishai Sivan : critique

Publié par CineChronicle le 3 décembre 2016

Synopsis : Haïm-Aaron vit à Jérusalem où il effectue de brillantes études dans une yeshiva ultra orthodoxe. Ses aptitudes et sa dévotion font l’envie de tous. Un soir, alors qu’il s’impose un jeûne drastique, Haïm-Aaron s’effondre et perd connaissance. Après 40 minutes de soins infructueux, les médecins le déclarent mort. Mais son père se lance dans un massage cardiaque acharné, et, contre toute attente, le ramène à la vie. Après l’accident, malgré ses efforts, Haïm-Aaron ne parvient plus à s’intéresser à ses études. Il se sent dépassé par un soudain éveil charnel de son corps et soupçonne Dieu de le tester. Il se demande s’il doit s’écarter du droit chemin et trouver une nouvelle voie pour raviver sa foi. Son père remarque ce changement de comportement et tente de le pardonner. La peur d’avoir été à l’encontre de la volonté de Dieu en ressuscitant son fils le tourmente violemment.

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Tikkoun - affiche

Tikkoun – affiche

On peut définir le mot Tikkoun de mille manières. Peut-être faudrait-il le traduire par « réparation ». À moins qu’il ne s’agisse de l’impossible rédemption, cette culpabilité indifféremment juive ou chrétienne ; celle d’être vivant. On se souvient de l’éphémère revue Tiqqun où écrivait, justement, un certain Julien Coupat, que l’on accusât de tous les maux. Pour le faire taire, on l’assassinat juridiquement. Comment mieux réduire au silence qu’en offrant les êtres aux geôles ? Voici la réelle avancée de la démocratie, plutôt que de mitrailler dans les parkings, on met aux fers. Tikkoun est donc une affaire de langage. Un film apparemment empreint de tous les mystères. Enigme de la foi, remise en question des dogmes et des aveuglements, sacralisation de l’insolite ou encore exploration de la sexualité et du charnel à l’instar de Tu n’aimeras point de Haim Tabakman. Cela débute par un choc. Cette scène d’ouverture où un bœuf éventré gicle de tous ses fluides sur les murs. Rien vu de tel depuis Le Sang des bêtes de Franju, lequel n’est jamais loin tant le film semble inséminé par tous les flots de l’étrangeté. Cette manière, si particulière, du cinéaste de jouer avec les sorties de champ, les gros plans – jamais gratuits – ou les errances dans les rues dépeuplées de Jérusalem. Quelques plans frontaux mais subtilement déséquilibrés, dont un précisément où l’on voit le héros, son père et un réfrigérateur. Trinité moderne, abnégation de la femme, disparue depuis longtemps. Avishai Sivan, dont s’est le premier long métrage, manipule les champs-contrechamps, l’usage du flou. Il a le souci du détail, comme ce crayon griffonnant, ici, et ce drap taché sombre, là.

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Tikkoun

Tikkoun

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Si Tikkoun dresse une peinture du petit monde clos des juifs orthodoxes, le cinéaste, non religieux contrairement à son acteur central, Aharon Traitel, élevé dans cette communauté juive hassidique et qui effectue ici son premier rôle au cinéma, signe une parabole religieuse aux frontières du surréalisme. Tabernacle de tous les interdits, dénégation de toutes les pulsions, sexuelles en premier lieu. Ainsi le héros, surpris par sa propre érection, chute et se choque sur le sol d’une salle de bain. On le ressuscite. Ou l’abandonne-t-on à son triste sort d’être sexué ? On l’imagine sauvé de la mort, quand il navigue probablement entre deux mondes, sorte d’enchevêtrement de la conscience et des fantasmes, fatalement assassins, de son père. Ce dernier brandit ses poignards comme des sentences, fort de l’entrain lucide d’un Norman Bates. C’est donc le père qui pénètre la chair d’une lame, car ainsi va le sexe dans Tikkoun. Un père boucher. Il y a aussi une côte de bœuf, dans le réfrigérateur, et l’on songe que comme chez Hitchcock la viande peut-être une arme. Puis se succèdent une prostituée obèse, un crocodile surgissant des toilettes, plusieurs autres qui pullulent dans une fosse, des insectes volants. Le sang, donc, du héros mille fois assassiné. Ailleurs, l’urine de son frère souille supposément son lit. L’eau sous toutes ses formes jaillit comme mille lames d’un pommeau de douche, ou pluie abondante née des cieux, voire eau de chasse. Les bains rituels, comme autant de noyades répétées et stagnantes, immersions condamnées à ne jamais purifier… Calices déversés et abondants ?

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Tikkoun

Tikkoun

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Le Pi d’Aronofsky semblait une affaire de chiffres. Ce Tikkoun s’affirme être une élévation de l’âme, une exploration des sens, de l’inconnu, des tabous autant qu’une dévastation totale du langage et de l’individu, condamné à griffonner des lettres maladives sur des carnets illisibles de toutes les noirceurs, rendu fou par l’impossible exégèse de la Torah. Le héros supposément écrivain de Shining, assourdi par le martèlement frénétique et si stérile de sa machine à écrire, ne semblent pas si loin. Il y a aussi ce magnifique noir et blanc, cette lumière, nimbée de toutes les nuances de gris, sorte de brouillard élégant et bellement sidérant d’un Eraserhead de Lynch. Mais surtout cette mise en scène, cette maîtrise innée du sens des plans, de la manière de les enchevêtrer. Tikkoun est donc un film hypnotique, une réussite totale. On a hâte de voir la suite.

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Pierre-Julien Marest

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  • TIKKOUN (Tikkun) écrit et réalisé par Avishai Sivan en salles le 7 décembre 2016
  • Avec : Aharon Traitel, Khalifa Natour, Riki Blich, Gur Sheinberg, Omri Fuhrer, Shani Ben-Haim, Dani Kedem…
  • Production : Avisai Sivan, Ronen Ben Tal, Leon Edery, Moshe Ädern
  • Photographie : Shai Goldman
  • Direction Artistique : Amir Yaron
  • Montage : Nili Feller, Avishai Sivan
  • Son : Aviv Aldema, Nin Hazan
  • Costumes : Malay Fogel
  • Distribution : ED Distribution
  • Durée : 2h

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