Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado: critique (pour)

Publié par Guillaume Ménard le 28 juin 2014

Synopsis : Au milieu des bois, une petite fille est retrouvée violée et décapitée. Le principal suspect – un instituteur – est arrêté puis remis en liberté après un interrogatoire musclé. Une double chasse à l’homme commence, orchestrée par un policier en quête de justice qui n’hésitera pas à outrepasser la loi et le père de la dernière victime qui a imaginé une vengeance macabre et élaborée. Collision ou collusion ? Pour arriver à leurs fins, les méthodes divergent…

 

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Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado - affiche

Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado – affiche

Israël, dont la culture cinématographique de plus en plus imposante trouve un nouvel essor depuis ces dernières années, nous offre ici une œuvre significative dans cette volonté de renouveau, concoctée par Aharon Keshales et Navot Papushado. Ces deux réalisateurs et scénaristes du surprenant Rabies, premier slasher israélien sorti en 2010, qui annonçait déjà un talent prometteur dans leur mise en scène, s’intéressent aujourd’hui de près à la loi du Talion. Choix aussi judicieux qu’audacieux compte tenu de la portée politique mais aussi religieuse déjà soulignée dans la Torah : « Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. ». C’est le propos développé dans Big Bad Wolves, thriller de vengeance subversif et teinté d’humour noir. La première séquence s’ouvre ainsi sur un très beau ralenti avec deux fillettes jouant à cache-cache à l’extérieur avec un garçon. L’une d’elles se glisse dans une armoire délaissée au sein d’un bâtiment à l’abandon. Mais lorsque ses amis ouvrent la porte une fois le jeu terminé, ils ne retrouvent d’elle qu’une petite chaussure rouge. Le ton est donné. L’horreur et la tension sont palpables et le cynisme omniprésent dans sa convocation du Petit chaperon Rouge par le code couleur de la robe. Cette sublimation horrifique de la disparition de l’enfant nous contraint d’assister impuissants aux prémices de la tragédie, cadencée par une musique viscérale. Les réalisateurs posent à cet instant les pions et nous délivrent un certain nombre d’informations sur les différents personnages lorsque la fillette est retrouvée assassinée après avoir été violée. On apprend que l’auteur de cette barbarie est un tueur en série de jeunes filles. La police suspecte fortement Dror (Rotem Keinan), un professeur de théologie, mais se doit d’abandonner cette piste faute de preuves. Micki (Lior Ashkenazi), flic casse-cou à la peau dure et déterminé, continue de traquer le principal suspect. Mais c’est sans compter le père de la fille nommé Gidi (Tzahi Grad), décidé à mener à bien l’adage « œil pour œil » contre le professeur en le séquestrant dans une maison louée au beau milieu de demeures palestiniennes.

 

Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado

Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado

 

La question centrale se pose alors : le suspect est-il coupable ? Le rythme bat son plein et nous entraîne inéluctablement vers une violence grandissante. Dès lors les réalisateurs jouent intelligemment avec le titre pour esquisser les différentes facettes de ces grands méchants loups, tout en laissant planer sur 1h50 la principale problématique : qui des trois personnages (Micki, Gidi et Dror) est-il le terrible canidé ? A travers cette symbolique de l’animal, Keshales et Papushado tracent la trajectoire sombre du caractère primaire de ces hommes, traduit par ce rapport du bourreau vis-à-vis de sa victime. Si le propos est grave, la réalisation, impitoyable, l’allège considérablement grâce au comique de situation. Certaines scènes sont volontairement burlesques permettant une distanciation assez jubilatoire, comme la poursuite à pied entre Micki et Dror, le coup de fil de la mère castratrice de Gidi en pleine séance de torture, ou encore la rencontre entre Micki et un palestinien à cheval en pleine nuit, évocation affable du conflit israélo-palestinien. Ce cynisme ambiant est parfaitement de rigueur et fonctionne d’autant plus dans le déroulement du récit qu’il est porté par une telle violence excessive qu’elle en devient désopilante. La torture, elle, est ‘légitimée’ par Gidi, qui s’octroie le droit de faire sa propre justice et de transgresser les limites sans aucun état d’âme. Ses pratiques sont expliquées par la vengeance mais la technicité dont il fait preuve s’explique aussi par son expérience aux côtés du chef de la police au Liban (d’où sa connaissance sur les méthodes de tortures). On peut en outre saluer la performance de Tzahi Grad qui passe de victime bourrue à bourreau. Quant à Lior Ashkenazi – qui retrouve les réalisateurs après Rabies -, démontre ici tout son potentiel d’acteur éclectique en flic tête-brulée et opiniâtre auquel il parvient à donner une dimension comique, après sa prestation dans le très bon FOOTNOTE de Joseph Cédar dans lequel il incarnait un philologue posé et narcissique aux idées modernes.

 

Tzahi Grad et Lior Ashkenazi (premier plan) et Rotem Keinan (derrière) - Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado

Tzahi Grad et Lior Ashkenazi (premier plan) et Rotem Keinan (derrière) – Big Bad Wolves de Aharon Keshales et Navot Papushado

 

On peut constater aussi par ailleurs que la nourriture, liée intrinsèquement à la thématique carnassière, est aussi très présente. Les personnages se nourrissent à des moments inopportuns, à la manière des canidés qui ne sont bien sûr pas conditionnés à se repaître à heures fixes. On fait face ainsi au policier qui, après avoir découvert le cadavre de la fillette, se reprend une bouchée de sa pâtisserie, Gidi préparant son glaçage sur l’air de Everyday de Buddy Holly pendant la séquestration, ou encore la soupe consommée par Gidi et son père, ainsi que leurs références au barbecue et aux hot dogs lorsqu’ils torturent au chalumeau. Le duo Israélien ponctue tous ces passages par des mouvements de caméra qui traduisent une certaine volonté impatiente de nous faire assister à l’effroyable avec une bande son de Haim Frank Ilfman, véritable couperet sonore. La photographie est aussi l’un des points forts. Les scènes de la cave sont très bien éclairées comme pour mieux nous montrer l’arrière-plan tortionnaire. Si le découpage emprunte à Tarantino, les réalisateurs créent ici leur propre style macabre, déjà en éveil dans Rabies. On peut donc prétendre que ce second long métrage possède des qualités indéniables, alors pourquoi cette impression d’arrière-goût amer à la fin de la projection ? Probablement la faute au cliffhanger, qui à trop vouloir lever le voile sur le caractère coupable ou non du suspect laisse moins de place aux spéculations. Malgré ce point négatif, il serait dommage de bouder ce plaisir aux répliques cinglantes et à l’humour sadique de ce nouvel exercice, qui possède une réelle profondeur quant à la réflexion sur le bien et le mal. S’il est des films imparfaits qu’on se surprend à aimer, Big Bad Wolves en fait assurément partie et ouvre la voie au cinéma de genre en Terre promise.

 

Guillaume Ménard

 

 

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  • BIG BAD WOLVES écrit et réalisé par Aharon Keshales et Navot Papushado en salles le 2 juillet 2014.
  • Casting : Lior Ashkenazi, Rotem Keinan, Tzahi Grad, Doval’e Glickman, Menashe Noy, Dvir Benedek, Kais Nashef, Nati Kluger, Ami Weinberg, Guy Adler, Arthur Perry, Gur Bentwich.
  • Production : Chilik Michaeli, Avraham Pirchi, Tami Leon, Moshe Edery, Léon Edery.
  • Photographie : Giora Bejach
  • Montage : Asaf Korman
  • Musique : Haim Frank Ilfman
  • Décors : Arad Shawat
  • Costumes : Michal Dor
  • Distribution : Metropolitan FilmExport
  • Durée : 1h50

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