Entre deux rives de Kim Ki-duk : critique

Publié par Camille Carlier le 5 juillet 2017

Synopsis : Sur les eaux d’un lac marquant la frontière entre les deux Corées, l’hélice du bateau d’un modeste pêcheur nord-coréen se retrouve coincée dans un filet. Il n’a pas d’autre choix que de se laisser dériver vers les eaux sud-coréennes, où la police aux frontières l’arrête pour espionnage. Il va devoir lutter pour retrouver sa famille…

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Entre deux rives de Kim Ki-duk - affiche

Entre deux rives de Kim Ki-duk – affiche

Premier film vraiment politique du réalisateur de L’île et de Pieta – Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2012 -, Entre deux rives est une réflexion sur l’action des États et les sacrifices qui en découlent quand les divisions du haut déterminent la vie du bas. Avec la volonté d’encourager les deux Corée à agir et échanger sans avis externe, Kim Ki-duk réalise une œuvre dont le titre original Geumul (« filet » en coréen) laisse augurer la situation inextricable dans laquelle est plongé son héros. Au travers d’un homme ordinaire, la complexité et le tragique des relations entre Nord et Sud s’exposent, dans un contexte de conflit nucléaire qui menace de tout embraser pour de bon. Nam Chul-woo (Ryoo Seung-bum) est un pêcheur vivant en Corée du Nord et dont les valeurs du Parti sont fortement ancrées dans sa conception du temps et de la vie. Dès le début, nous sommes fixés sur ses priorités lorsque les gardes des frontières lui demandent ce qu’il ferait si son canot dérivait vers le sud et auxquels il répond « Mon canot c’est tout ce que j’ai ». Effectivement, le canot est l’élément qu’il n’aura de cesse de protéger tout du long, clé de son retour et du bon ordre des choses. En cela, participe le tragique de la situation lorsque celui-ci lui est confisqué, tel Antonio dans Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica qui se voit privé de l’outil principal de son emploi. Le couper de cet objet revient alors à l’empêcher de subvenir aux besoins de sa famille. C’est une écriture très métaphorique que propose Ki-duk, dans le fait d’inverser la situation du pêcheur, qui se trouve la proie d’un système beaucoup plus fort que lui.

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Entre deux rivesEntre deux rives

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Ryoo Seung-bum incarne avec justesse le rôle de cet homme qui voit sa confiance en l’État ébranlée. Même après avoir agi avec patriotisme lors de sa détention en Corée du Sud, il est de nouveau traité comme un espion et un paria en revenant dans son pays. Sa première sortie dans Séoul constitue le moment le plus touchant du film. Chul-woo maintient ses yeux fermés dès sa détention pour ne pas fournir d’argument lors des interrogatoires. Mais il se trouve bien obligé de les ouvrir lorsqu’il est abandonné en pleine artère commerciale par les autorités policières. « Plus je verrai, plus je serai malheureux ». Ce qui devait convaincre Nam Chul-woo de rester, en lui montrant de force ce qu’il refuse de voir, se transforme en une allégorie de la caverne défaillante. Lui saute aux yeux l’obscénité du capitalisme, faite de gâchis et de désintérêt pour l’humain, que sert la composition des plans de Ki-duk. En se désintéressant d’un ordinateur laissé à même le sol, Nam Chul-woo prouve que l’intérêt est relatif, tout comme l’idéologie.

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Entre deux rives trouve écho dans la question de contexte et du thème de l’étranger. Qu’importe le fait que Nam Chul-woo soit ou non en mission d’espionnage, l’important étant quel camp il sert. Chacun voit son intérêt dans cette pièce nouvelle qu’est le petit pêcheur sur le grand échiquier des relations diplomatiques, amplifiées par les médias. Le film n’est pas composé de beaucoup de personnages, à l’écriture poussée, mais l’on peut retenir celui du garde du corps de Chul-woo, Oh Jin-woo (Lee Won-gun), qui se prend d’affection pour l’homme puisque celui-ci lui rappelle son grand-père. Il se refuse à voir un espion dans le pêcheur et s’engage à démissionner si cela était vraiment le cas. Il est l’ange-gardien qui, par sa jeunesse, représente l’avenir possible et s’oppose à un système ancien qui crée l’espion ainsi qu’à celui qui l’incarne, l’inspecteur (Kim Young-min). Véritable inquisiteur, celui-ci porte avec lui la rancœur d’un homme qui a vu sa famille décimée par la guerre entre les deux pays et n’a pas de limites car agissant par haine. « C’est à cause de gens comme toi que la réunification ne se fait pas », lui crie Jin-woo.

 

Entre deux rivesEntre deux rives.

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Le propos du film et ses motifs, parmi lesquels l’humanisation de l’ennemi, rattrapent une technique discutable où Ki-duk semble privilégier ce qui se passe devant sa caméra, plutôt que la manière de le signifier. Le montage est souvent haché tandis que les décors augmentent l’oppression que subit Nam Chul-Woo. Dans une sorte de labyrinthe en lieu clos, nous sommes encore plus déstabilisés par le contraste des grands espaces. Entre deux rives fait état d’un homme sur lequel la conversion ne prend pas et qui est pourtant marqué par un avant-après lourd de conséquences. Tel le pot de terre contre le pot de fer, il tient bon face aux deux camps pour un morceau de bravoure final dans lequel il leur crie : « Arrêtez de jouer avec ma vie ». Debout en capitaine de son canot, mais également pour la première fois du film, de son destin.

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  • ENTRE DEUX RIVES écrit et réalisé par Kim Ki-duk en salles le 5 juillet 2017.
  • Avec : Ryoo Seung-bum, Lee Won-gun, Kim Young-min, Choi Guy-hwa, Ji-hye Ahn, Jeong Ha-dam, Lee Sol-gu, Eun-woo Lee
  • Production : Kim Soon-mo
  • Production exécutive : Kim Ki-duk
  • Photographie : Kim Ki-duk, Jung Young-sam
  • Montage : Park Min-sun
  • Décors : Ang Ji-hye
  • Costume : Lee Jin-sook
  • Musique : Park Young-min
  • Distribution : ASC Distribution
  • Durée : 1h54

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