Sortie DVD / Une sale histoire de Jean Eustache : critique

Publié par Charles Villalon le 5 juillet 2017

Synopsis : Dans un salon, un homme raconte à trois femmes comment il devint voyeur dans un café qu’il fréquentait et pourquoi il y prit goût pendant un temps. Il explique alors comment il fut intrigué par le manège de certains consommateurs dès qu’une femme se rendait aux toilettes : comment après avoir inspecté les lieux, il se confia à un ami pervers et spécialiste, comment ce dernier donna la solution du problème et comment, enfin, il revint fréquemment dans l’établissement pour y observer à loisir et incognito le sexe des femmes. Suit alors une discussion sur la sexualité, la libération et les tabous.

 

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Une sale histoire - jaquette

Une sale histoire – jaquette

Tout commence sur le tournage de La Maman et la Putain. Jean-Noël Picq y joue un petit rôle pour lequel il improvise quelques répliques, installé à la table d’un café. Lors d’une prise, il esquisse le récit d’une histoire de voyeurisme dans les toilettes d’un café. Quelques années auparavant, dans un café de La Motte-Picquet – Grenelle, il avait découvert l’existence d’un trou dans les toilettes des femmes qui permettait, pour peu que le voyeur consentît à adopter une position extrêmement inconfortable, d’observer parfaitement leur sexe. Eustache laisse tourner la caméra mais décide en salle de montage de couper la scène. Pourtant, deux ans plus tard – en 1975 –, il décide d’y consacrer un moyen-métrage. Il veut filmer son ami Picq la racontant à un auditoire féminin non averti, convié pour un tournage dont elles ignorent la teneur. La scène a lieu dans l’appartement de Pierre Cottrell, le producteur habituel d’Eustache qui s’est ici contenté de fournir le décor. Le film est tourné en une nuit. Une fois monté, Eustache en relève les dialogues dont il fait un scénario. La fiction qu’il tourne d’après ce scénario, avec Michael Lonsdale dans le rôle de Jean-Noël Picq, est un remake du volet documentaire. Eustache choisit de les présenter dans l’ordre inverse de leur tournage : la fiction d’abord, le documentaire ensuite. Une sale histoire sort en 1977. Jean Eustache fut un réalisateur peu prolifique, qui a passé moins de temps à tourner qu’à réfléchir à la théorie du cinéma. Une sale histoire, cette juxtaposition de deux versions d’un même récit scabreux, est sans nul doute son film le plus radicalement théorique. Quel sens donner à ce geste cinématographique ? Le plus simple est encore de se pencher sur les réflexions du cinéaste sur le septième art, et notamment celles qu’il expose en 1971 lors d’un entretien qu’il donne à la Revue du Cinéma. Il vient alors de terminer Numéro zéro, documentaire dans lequel il a filmé sa grand-mère lui parler de ses jeunes années. Il l’a filmée sans interruption et a restitué ce monologue en temps réel, sans montage. Comme il l’explique à Philippe Haudiquet dans l’entretien de 1971, il a voulu avec Numéro zéro bouleverser son ancienne manière de faire des films : rompre avec le système de production français, se soulager de la technique et retrouver la simplicité du cinéma des frères Lumière. Un cinéma d’avant l’invention du montage. Parce que le cinéma, à ses yeux, a tout à gagner à se passer des fioritures, des mouvements de caméra et plus généralement des avancées techniques. Le cinéma, dit-il, est ce qui se passe devant la caméra dès lors qu’elle se met à tourner. Moins on en fait, plus on en montre, en somme.

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Une sale histoire - Jean Eustache

Une sale histoire – Jean Eustache

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Le principe du tournage d’Une sale histoire est à peu près le même que celui de Numéro zéro, à ce détail près : au champ s’ajoute un contrechamp. Eustache ne filme plus seulement celui qui parle mais aussi celles qui écoutent, puis réagissent. C’est à nouveau une simple captation de la parole d’un individu, mais le contrechamp sur l’auditoire l’oblige cette fois à effectuer un travail de montage. Pour ce qui est de l’apposition d’un volet fictionnel au documentaire originel, il ne paraît pas imprudent de supposer qu’Eustache le théoricien ait voulu compliquer son système en interrogeant les deux formes de cinéma qu’il a lui-même pratiqué en proportion presque égale : la fiction et le documentaire. Ce procédé est une mise en pratique avant l’heure de la formule que Godard énoncera dans ses Histoire(s) du cinéma : « Ne change rien, pour que tout soit différent. ». Et différent, tout l’est, effectivement. Si le texte est presque exactement le même dans les deux versions, l’impression que celles-ci font sur le spectateur s’oppose à maints égards. La fiction semble plus intellectuelle, plus limpide, notamment lorsque le personnage expose les idées théoriques sur l’Éros que lui a inspiré cette sale histoire.

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L’articulation détachée de Lonsdale, qui semble l’expression mûrement réfléchie d’une expérience qu’il aurait conceptualisée, jure avec la parole spontanée de Picq qui paraît, elle, se dérouler sans fil directeur, au gré des souvenirs qui resurgissent et des idées qui lui viennent. De la même manière, la fiction est plus apaisée que le documentaire. Quand la réaction des femmes dans la fiction peut apparaître comme l’indice d’une compréhension de l’histoire qu’on leur conte, comme la volonté de travailler à une bonne intelligence des sexes, celle des femmes du documentaire est plus exaltée, plus violente. Ce qui se joue à un niveau intellectuel dans la fiction se joue à un niveau beaucoup plus intime dans le documentaire. Quand, à propos de l’exhibition, une des femmes répond à Lonsdale qu’elle compte s’exhiber au premier venu le lendemain, on la sent sincère, portée par un désir de conciliation et d’expérimentation. Quand son pendant documentaire affirme la même chose à Jean-Noël Picq, elle le dit par défi, comme une contre-attaque à l’offensant aveu de son interlocuteur. Luc Béraud, dans son récent livre sur Eustache, évoque d’ailleurs le malaise suscité par le récit de Picq en dévoilant qu’Annette Wademant, scénariste de Jean Becker et de Max Ophüls  conviée comme auditrice sur le tournage, fut si choquée par l’histoire qu’elle venait d’entendre qu’elle déclara en pleurs à la fin du tournage : « si c’est ça le jeune cinéma, je préfère l’ancien. »

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Une sale histoire - Jean Eustache

Une sale histoire – Jean Eustache

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On peut comprendre la volonté d’Eustache d’inverser dans son film la chronologie des versions. En montrant d’abord la version la plus intellectuelle, la plus lisse, il permet au spectateur d’appréhender cette histoire scandaleuse par son bout le plus présentable. En allant de la fiction vers le documentaire, il se refuse à simplifier une anecdote dérangeante en l’intellectualisant. Au contraire, il complexifie le discours de la fiction en dévoilant son envers documentaire et éminemment chaotique. C’est ce qui rend Une sale histoire si fascinant : cette volonté de ne pas vouloir conclure, de ne pas vouloir circonscrire son sujet mais plutôt de capitaliser sur la simplicité de son coup de force théorique et sur l’inépuisable objet de réflexions que constitue cette sale histoire si particulière.

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Une sale histoire - DVD

Une sale histoire – DVD

DVD : Cette édition est présentée dans des copies issues de masters restaurés en HD. En supplément d’Une sale histoire est également présenté Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, un moyen-métrage documentaire de 30 minutes qu’Eustache a réalisé en 1979 pour la télévision dans le cadre d’un programme consacré aux enthousiastes de la peinture. Ce film consiste là encore en la captation d’un monologue de Jean-Noël Picq qui discourt la nuit dans un appartement parisien face à un auditoire de quelques personnes. Ce dernier y décrit l’un des trois volets du célèbre triptyque de Jérôme Bosch. Pendant plus d’une demi-heure, il décrit à grand-peine la faune extravagante qui compose le tableau du maître hollandais. Il le fait avec verve et brio, forçant ainsi notre regard et notre imagination à s’attarder sur les détails d’une peinture que chacun a déjà vu sans l’avoir attentivement regardé. Ce court téléfilm est un complément idéal au film principal. En sus de ce documentaire, la présente édition propose également deux courts entretiens avec Jean Douchet, grand critique et ami du cinéaste qui a par ailleurs joué le rôle d’Eustache lui-même dans le volet fictionnel d’Une sale histoire. Son intervention est comme toujours, éclairante. Les admirateurs d’Eustache pourront également trouver un entretien avec Gaspar Noé qui donne son avis sur le film.

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  • UNE SALE HISTOIRE réalisé par Jean Eustache disponible en DVD version restaurée depuis le 6 juin 2017.
  • Avec : Michael Lonsdale, Jean-Noël Picq, Jean Douchet, Françoise Lebrun, Jean Eustache
  • Production : Jean Eustache
  • Photographie : Pierre Lhomme et Jacques Renard
  • Montage : Chantal Colomer
  • Distribution : Potemkine
  • Durée totale : 1h24
  • Sortie initiale : 9 novembre 1977

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