Musique / Pentagon Papers par John Williams : critique

Publié par Jérôme Nicod le 7 février 2018

Résumé : Steven Spielberg retourne dans les années 70 pour évoquer la liberté de la presse. En signant un prequel aux Hommes du Président, il emmène avec lui John Williams, qui retrouve un univers et une époque déjà richement dépeints. Le résultat est passionnant en profondeur.

♥♥♥♥♥

 

Pentagon Papers - the Post - John Williams

Pentagon Papers – the Post – John Williams

Steven Spielberg et John Williams, l’association géniale de ces deux maîtres a toujours donné, sans une ombre au tableau, de formidables résultats, et la baisse de popularité de leurs dernières oeuvres communes est sans rapport avec la qualité artistique de leur collaboration. Williams accède à la même minutie orchestrale que Spielberg dans ses choix de mise en scène. L’art de Spielberg… Les premières images sont grises, on entend des bruits d’hélicoptères et des hommes tracent des lignes sombres pour cacher leur visage. La caméra bouge, temps de guerre. Au début du prologue, on entend le bruit des mitraillettes et, à la fin, alors qu’un homme, sur site, tape un compte-rendu, les saccades de la machine à écrire ont remplacé celles des mitraillettes. Lorsque, quelque temps plus tard il reproduira les dossiers secrets du Pentagone (Pentagon Papers), la lumière du scanner de la photocopieuse tracera des traits de lumière sur son visage. C’est la véritable fin du prologue : les traits de lumière ont remplacé les lignes sombres des visages des soldats, Spielberg met la vérité en lumière. Beaucoup plus tard, lorsque les presses du Washington Post vont enfin se mettre à imprimer l’édition choc, Spielberg fait un gros-plan sur une lampe accrochée à un des piliers de l’imprimerie, qui tremble sous le choc de l’impression, en fait sous le choc des révélations en cours d’impression. Ce que Spielberg fait avec l’image, Williams le fait avec la musique. Il sait qu’elle va enlever du réalisme, alors la musique n’intervient progressivement qu’à des moments spots, le premier à l’occasion de la brève allocution de McNamara au sortir de l’avion : il ment, il fictionne la réalité et Williams souligne à ce moment précis l’effet d’un trait musical, pour lui donner davantage de poids. À l’image de Kay qui a besoin de temps pour trouver sa place et s’affirmer, la partition de Williams suit un chemin identique. Sa musique imprime le mouvement, avec plus ou moins d’écueils dramatiques ou de rythme. Spielberg filme ses dialogues comme des scènes d’action et Williams donne du rythme. Sa musique s’emballera plus tard au rythme des rotatives.

 

Pentagon Papers

Pentagon Papers

 

Il y a deux écueils qu’ont su éviter les deux hommes : une histoire dont on connaît la fin et qui repose essentiellement sur des dialogues, et une intrigue dont le principal ressort est une décision à prendre, à l’image de Lincoln il y a quelques années, un des fleurons du style fordien de Spielberg, qui s’affirme avec le temps. Il y a trois ans, Spielberg retournait dans le passé, avec le magnifique Pont Des Espions, déjà aux côtés de Tom Hanks mais pas encore de ceux de John Williams, alors souffrant. Cette réussite a marqué une date dans la carrière de Spielberg : comment filmer sans son alter-égo musical ? Le film comportait 20 minutes introductives sans l’ombre d’une note, avant un déversement musical progressif de Thomas Newman. Mesurons la maturité d’un cinéaste non pas à ses choix de sujets (le Spielberg de La Liste de Schindler est mature, par évidence), mais à sa capacité de transformation.

 

Enfin, désormais, Spielberg fait confiance à sa mise en scène et ose laisser seuls à l’écran ses images, ses plans riches de sens dont il a le secret. Ici, ce sont près de 40 minutes avec une bande sonore faite de bruits ambiants réels ou sublimés. Avec délicatesse, des touches musicales apparaissent dans ces premières minutes, mais simplement pour souligner, accentuer une situation. Ne voir chez Spielberg qu’académisme et chez Williams que redite est une injure. La réponse tient dans le plan de Kay sortant victorieuse de la décision de la Cour Suprême. Il y a une poignée d’hommes devant des micros, elle choisit de traverser la foule dans l’anonymat. Spielberg cadre sa descente de profil, la détermination sur son visage et la force dramatique des notes de Williams donnent bien plus de poids émotionnel à la scène qu’une simple conférence de presse.

 

Pentagon Papers

Pentagon Papers

 

Le personnage central, en creux, de cette histoire est Nixon. John Williams a déjà illustré l’homme politique dans le film éponyme d’Oliver Stone en 1995. Ce n’est pas la première fois que John Williams se trouve en position de raconter musicalement une seconde fois la même histoire pour un cinéaste différent. Dans Black Sunday (1977), John Frankenheimer s’inspire de la prise d’otages des JO de Munich en 1972. Pour l’occasion, John Williams signe une de ses plus belles partitions, supérieure à celle qu’il écrira en 2005 pour le Munich de Spielberg, sur le même thème. Citer l’ensemble de ces oeuvres, auxquelles il faut rajouter le JKF d’Oliver Stone, c’est aussi l’occasion de situer le style de Williams pour les histoires se déroulant dans cette décennie (1963-1973). On trouve d’évidentes passerelles musicales entre ces cinq films, Williams tisse des liens et donne une autre dimension à chacun d’entre eux. Entre Munich et Pentagon Papers, la base de l’univers musical est commune, même si la partition suivra des intrigues bien différentes (la parole est une arme dans le premier, dans le second ce sont les bombes qui parlent). Spielberg fait de même en proposant comme plan de conclusion celui d’introduction des Hommes du Président d’Alan J. Pakula. Brillant !

 

La réalisation, comme la partition, gagnent vraiment à l’analyse. Ne pas se contenter de la surface, il faut gratter, écouter, analyser pour découvrir la vérité. C’est aussi le sujet du film.

 

 

 

 

  • PENTAGON PAPERS (The Post)
  • Musique de Film / Original Motion Picture Soundtrack
  • Compositeur.s : John Williams
  • Sortie : 12 janvier 2018 
  • Label : Sony Masterworks

 

 

 

Pentagon Papers - the Post - John Williams

Pentagon Papers – the Post – John Williams

Pentagon Papers par John Williams

Durée : 41 minutes

  1. The Papers
  2. The Presses Roll
  3. Nixon’s Order
  4. The Oak Room, 1971
  5. Setting the Type
  6. Mother and Daughter
  7. Scanning the Papers
  8. Two Martini Lunch
  9. Deciding to Publish
  10. The Court’s Decision and End Credits

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