Sara Driver - Basquiat - un adolescent a New york

Sara Driver – Basquiat – un adolescent a New york

À l’occasion de la sortie de Basquiat – Un adolescent à New York, rencontre avec la réalisatrice américaine Sara Driver, qui livre un documentaire intimiste, avec les témoignages des proches de l’artiste, dans un New York en pleine mutation.

 

 

 

Basquiat - Un adolescent a New York - affiche

Basquiat – Un adolescent à New York – affiche

CineChronicle : Vous revenez derrière la caméra vingt-cinq ans ans après votre dernier long métrage. Comment avez-vous abordé ce nouveau challenge ?

Sara Driver : J’ai lu beaucoup de scénarios ces dernières années. J’ai travaillé sur les projets de beaucoup d’artistes, des producteurs, des réalisateurs. Quand j’ai découvert l’histoire, j’ai eu envie d’acheter une caméra Super 8, et de commencer à tourner. Le film a été conçu comme à la fin des années 70 ou au début des années 80, avec une équipe réduite. On était seulement quatre personnes : Tom Jarmusch, le frère de Jim, un assistant caméra, un preneur de son et moi-même derrière la caméra. 

 

CC : En France, Jean-Michel Basquiat est déjà au cœur de l’actualité grâce à une exposition qui lui est consacrée à la Fondation Louis Vuitton. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de faire ce documentaire maintenant ?

SD : J’ai démarré le documentaire voici quatre ans. Concours de circonstances. Le fait qu’il soit toujours au centre de l’actualité ne m’étonne pas, il a été tellement actif et a touché tellement de monde. Je ne pensais pas qu’un jour je ferai un film sur Jean car son histoire est très compliquée. Puis j’ai découvert la collection de mon amie Alexis Adler, qui a vécu avec lui pendant un an, de 1979 à 1980. Elle avait retrouvé cette collection en 2012, en voulant protéger son appartement de l’ouragan Sandy qui frappait New York. Nous avons regardé des photos, des dessins, des cahiers et des vêtements sur lesquels il avait peint. Alexis ne s’en souvenait plus du tout. Quand j’ai découvert tous ces souvenirs, les 150 photos qu’elle avait prises, j’ai compris que je devais en faire quelque chose. Je ne voulais pas que cette collection se perde ou soit détruite. Je voulais enregistrer cette période de sa vie car c’est à ce moment-là qu’il a trouvé sa voie en tant qu’artiste. 

 

CC : Suite à l’ouragan, comment s’est construit tout le processus de récupération des archives et de création du documentaire avec les témoignages ?

SD : Nous n’avions plus d’électricité à Manhattan pendant une semaine. Alexis est une scientifique et avait mis tout ce travail de côté pendant 30 ans. On a pris conscience que ça ne parlait pas seulement de Basquiat. Il s’agissait aussi d’une fenêtre sur le New York de cette époque. On savait tous qu’il vivait chez Alexis car elle avait un magnifique miroir, une baignoire, une porte de réfrigérateur qu’il avait peint. Après l’ouragan, elle a décidé de les préserver et de les partager au public. Je craignais qu’elle soit dans l’obligation de tout vendre à un musée pour payer la restauration du miroir, j’ai donc décidé de filmer et de montrer ce travail qui n’avait jamais été exposé.

 

CC : Vous avez choisi de mettre en avant un passage de sa vie, de 1978 à 1981, à la fin de son adolescence et de son émancipation. À cette période, quel impact Basquiat a-t-il eu sur vous personnellement ?

SD : Un impact merveilleux ! Pendant longtemps, on ne savait pas qui était SAMO (Same Old Shit) avec tous ces textes extraordinaires. Lorsqu’on a découvert que Jean-Michel en faisait partie avec Al Diaz, ç’a soudainement laissé planer un mystère autour de ce jeune homme qui avait trois ou quatre ans de moins que nous. Jean-Michel n’était pas un graffeur. Les graffeurs joue essentiellement sur l’esthétisme. Jean était un poète ! Un poète de la rue qui cherchait à attirer l’attention.

 

Basquiat - un adolescent a New york

Basquiat – un adolescent à New York

 

CC : Votre documentaire contextualise l’époque. Vous montrez un New York en perdition, dépassé sur les plans politique et économique. Comment avez-vous vécu cette époque ?

SD : New York était une ville très dangereuse. Nous étions une petite population, avec des artistes venant du monde entier. Tout le monde se fréquentait dans les clubs, les concerts. On voyait des affiches d’artistes ou de films à chaque coin de rue. Tout le monde se connaissait. Je me souviens que Jim Jarmusch m’avait coupé les cheveux très courts pour que je ressemble à un garçon afin que personne ne vienne m’importuner dans la rue. On était obligé de marcher au milieu de la route, les trottoirs étaient trop dangereux. Mais, dans un sens, c’était aussi un cadeau. Tout se passait là, autour de nous. On rencontrait des personnes incroyables, tout le monde était curieux. Aujourd’hui, vous voyez des gens qui marchent avec leurs iPhone, ils n’ont aucune idée de ce qui se passe autour d’eux. On ne pensait pas à l’argent à cette époque. On pouvait dépenser peu et continuer à faire notre art. On faisait des expérimentations au quotidien, on prenait soin les uns des autres. Jean était le seul qui avait compris la valeur financière de son travail. Il était très content d’être un poète de rue, mais il voyait plus loin. Lorsqu’on a présenté le documentaire au New York Film Festival, en invitant tous les artistes qui m’avaient confié des archives, j’étais nerveuse à l’idée de leur raconter leur histoire. À la fin de la projection, ils ont tous eu la même réaction ; personne n’avait souvenir que le New York de l’époque était si terrible. On était heureux, et seuls les bons moments sont restés.

 

CC : Ce moment de l’histoire a vu naître plusieurs contre-cultures comme le mouvement punk ou les prémisses du hip-hop. Comment tout ce contexte a permis à Basquiat de se développer en tant qu’artiste ?

SD : Quand il a quitté la maison de ses parents, à 16 ou 17 ans, Jean a commencé à trier les personnes qu’il jugeait intéressantes et ne gardait que celles qui l’inspiraient. Il aimait avoir toujours de nouvelles idées. C’est une autre raison pour laquelle je me sens privilégiée d’avoir pu être le témoin de ses inspirations. La ville l’a nourri, les artistes l’ont nourri, chaque personne qu’il croisait. Il n’y avait pas que des jeunes de notre âge. On pouvait voir Max Roach dans la rue, Dizzy Gillespie, Richard Corman, Robert Frank, Allen Ginsberg, toute la Beat Generation. Tout le monde était là. C’était multiculturel et multigénérationnel ! Celui qu’on voyait le plus était Andy Warhol. Dans chaque club, chaque exposition, il était partout. Il inspirait beaucoup de monde, et de nombreux artistes se sont installés à New York pour se rendre à la Factory. Il faisait de la peinture, du cinéma, de la musique, tellement de choses. Il nous a permis de croire qu’on pouvait les faire également.

 

CC : Vous finissez justement le documentaire au moment où Basquiat rencontre Andy Warhol. En découlera une riche collaboration. Selon vous, qu’est-ce qu’il lui a apporté ?

SD : Je pense que Jean-Michel n’était pas un peintre exceptionnel. Mais c’était un grand penseur et un poète de génie. Andy a toujours eu le nez pour détecter les grands talents mais il restait toujours dans son univers. Quand il a démarré sa collaboration avec Jean, ça lui a ouvert un autre monde. Jean lui a donné une nouvelle impulsion, il lui a permis de se renouveler. Et puis Andy aimait aussi beaucoup les beaux garçons, et Jean était un très beau garçon. (rire)

 

Basquiat un adolescent a new york-

Basquiat, un adolescent à New York

 

CC : La question identitaire est omniprésente. Vous expliquez que l’objectif du mouvement contestataire de l’époque était « To be the Art World » (« être le Monde de l’Art »), en opposition au marché de l’art trop élitiste. Qu’en est-il aujourd’hui, 40 ans plus tard, de cette opposition ?

SD : Jean a contribué à repousser les frontières. Les artistes noirs étaient encore moins reconnus à l’époque, tout comme les femmes. Certains lieux importants ont permis de rétablir un début d’égalité, comme le Whitney Museum à New York. Aujourd’hui l’art est de plus en plus démocratisé. J’ai été curatrice d’un groupe de jeunes que j’aime beaucoup. Ils occupent des espaces abandonnés pendant une ou deux semaines pour organiser des expositions. Il y en a un tous les ans, début mars, à Time Square, le Spring Break Art Fair. Il a lieu en même temps que l’Armory Show, une des expositions les plus importantes au monde. Comme c’est tout près, le public peut passer de l’une à l’autre naturellement. Il y a environ 500 jeunes artistes méconnus qui viennent installer leurs œuvres et échanger entre eux. Le public peut se confronter à cette énergie collective. J’aime voir ces jeunes organiser leur propre exposition et montrer leur univers, comme on le faisait à l’époque. 

 

CC : Basquiat est encore aujourd’hui l’un des artistes les plus cotés au monde. Dans le dossier de presse, vous le comparez à Rimbaud et Mozart. Quelles similitudes entretient-il avec eux ?

SD : Enormément prolifique ! Jean ne s’arrêtait jamais de créer. Il se rendait chez les gens, s’installait dans un petit coin et commençait à dessiner partout jusqu’à ce qu’il se fasse jeter dehors. La majorité de ses œuvres ont été réalisées sur des bouts de papiers, des murs, des tables. C’est une chance incroyable d’avoir pu conserver toute cette collection. Alexis (Adler) a tout gardé car elle était amoureuse. Elle m’a avouée qu’elle avait toujours su qu’il accomplirait quelque de spécial. Je pense que nous le savions tous. Il était très précoce pour son âge.

 

CC : Basquiat a toujours eu une personnalité complexe et mystérieuse. D’un point de vue personnel, quel est votre regard sur lui, ce qu’il a été et l’héritage qu’il laisse ?

SD : Je pense que pour un jeune homme de 27 ans, il a dû supporter une énorme pression. En étant à la fois si génial et si prolifique, il avait atteint un niveau d’exigence vertigineux. C’est très cynique à dire mais je pense que c’est presque un soulagement pour lui d’être mort si jeune, même si ce fut bien trop jeune. Il était trop intelligent, il savait qu’il serait utilisé par le monde de l’art. Il était comme un prophète, c’est l’une des raisons pour laquelle son travail est toujours aussi pertinent. Les problèmes d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux d’hier, les violences policières, la discrimination… Il aurait toujours trouvé le moyen de partager ses idées, que ce soit par la poésie, la musique ou le cinéma.

 

CC : Comment aurait-il réagi face à la société et aux problèmes d’aujourd’hui ?

SD : Je pense qu’il aurait bien ri en regardant le prix de ses œuvres. C’est la tristesse du marché de l’art aujourd’hui. Ses œuvres sont trop chères pour que les musées les achètent. Résultat, le public ne peut plus les voir et elles finissent dans des collections privées. C’est le marché de l’art qui veut ça et c’est révoltant. Certaines personnes monopolisent le marché, achètent des œuvres et les mettent de côté, sans les afficher ni les partager. Les artistes doivent combattre ce procédé. Cela aurait été dévastateur pour lui. Basquiat n’était pas riche. Il était bien habillé, buvait du bon vin et allait au restaurant de temps en temps mais il n’avait pas de maison ni de voiture. Il avait un autre genre de richesse en lui ; il était incroyablement généreux. Il n’a pas capitalisé sur la valeur de son travail.

 

CC : Quels sont vos futurs projets ? Ce retour derrière la caméra vous a-t-il donné certaines envies ?

SD : Je n’ai jamais cessé d’avoir des idées. Le problème aux États-Unis, c’est le financement. On n’a pas d’aide du gouvernement et encore moins quand on est une femme. Il y a très peu de femmes cinéastes, même à la télévision. En achetant ma propre caméra, je me suis sentie libre. J’ai reçu des aides d’Europe en gardant une totale liberté. Les studios américains ont une telle emprise qu’on ne peut jamais vraiment faire ce qu’on veut. Mais j’ai une mission à accomplir, je me considère comme une conteuse. Et actuellement, je ressens le besoin de faire un film pour les enfants. Hormis Pixar, il n’y a pas de cinéma pour eux. J’ai envie de faire un film en racontant des histoires de métamorphose à travers le monde, pour apprendre aux enfants d’autres cultures. Un film de métamorphose où les humains deviendraient des animaux et inversement, et où tous les effets seront créés grâce à des jeux d’ombres et de lumières. Les enfants ont besoin de regarder du vrai cinéma. 

 

Propos recueillis par Brice Launois et traduits par Hugo Martinez

 

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  • BASQUIAT, UN ADOLESCENT À NEW YORK de Sara Driver (Boom For Real: The Late Teenage Years of Jean-Michel Basquiat). Dans les salles le 19 décembre 2018, distribué par Le Pacte

 

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