Roman / Les Services compétents de Iegor Gran : critique

Publié par Jacques Demange le 11 février 2020

Résumé : Les Services compétents, ce sont les services du KGB dans les années 1960 en Union Soviétique. Le lieutenant Ivanov traque un certain Abram Tertz, pseudonyme choisi par un drôle d’écrivain qui s’échine à faire passer ses nouvelles fantastiques en Occident. Il sera identifié après six longues années d’une enquête souvent dérisoirement cocasse : de son vrai nom André Siniavski, avec sa femme, Maria Rozanova. Ce sont les parents du narrateur.

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Les Services competents - Iegor Gran

Les Services compétents – Iegor Gran

Dire que l’histoire de l’URSS subit récemment un dégel tient de l’euphémisme. Au cinéma, Le Divan de Staline (Fanny Ardant, 2017) ou La Mort de Staline (Armando Iannucci, 2017) ont respectivement exploré l’intimité du dictateur et l’après-coup de sa disparition. Ce mois-ci, Arte diffuse de son côté la série documentaire de Patrick Rotman, Goulag. Une histoire soviétique qui propose une description et une analyse particulièrement précises des terribles camps de prisonniers supervisés par la politique stalinienne puis repris par ses successeurs. Jusqu’alors, cette exploration des à-côtés du discours officiel était principalement le fait de la littérature. On se rappelle évidemment le célèbre écrit d’Alexandre Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag (1973) qui, aux côtés du Docteur Jivago (1957) de Boris Pasternak, apparut pendant longtemps comme l’œuvre centrale d’une résistance de la mémoire en URSS. On oublie un peu rapidement les quelques textes, articles, nouvelles et romans, qui furent diffusés sous le manteau et qui parvinrent à passer le rideau de fer pour témoigner de la réalité du pouvoir soviétique. Ce sont à ces auteurs, travaillant sous le couvert de l’anonymat ou du pseudonyme, que Iegor Gran, romancier (ONG ! ; L’Écologie en bas de chez moi ; La Revanche de Kevin ; Le Retour de Russie) et journaliste à Charlie Hebdo, rend hommage dans Les Services compétents.

 

Pour l’auteur, ce retour en arrière prend une double valeur. Historique d’abord à travers la description de l’URSS du début des années 1960, période dominée par la figure de Nikita Khrouchtchev dont la politique intérieure fut particulièrement ambiguë ; biographique ensuite, car l’un des personnages principaux du roman, Abram Tertz, pseudonyme d’Andreï Donatovitch Siniavski, écrivain initiateur du réalisme fantastique soviétique qui fut condamné à sept ans de camp pour dissidence, est le père de Gran. À ce double enjeu correspond un point de vue divisé qui permet à l’auteur de décrire une URSS à deux visages.

 

Entre la vision de l’écrivain Tertz et celle du Capitaine Nikonovitch, l’écart se creuse. L’un observe avec lucidité la constance des dérives de l’idéal communiste, l’autre se complaît dans une utopie à sens unique qui pour se concrétiser doit passer par une purge continuelle. Entre les deux hommes, la lutte est moins personnelle qu’intestine. Gran perçoit l’URSS de l’époque comme un organisme malade, soumis à différentes contradictions qui finiront par avoir raison de sa vitalité. Le déficit de la croyance tient justement à sa force première. Car les citoyens de l’URSS y ont cru à cet avenir communautaire et solidaire. La force de cette foi rendit le réveil plus brutal encore. Dans ce pays aux langues et cultures diverses, la véritable division opposa ceux qui acceptèrent d’ouvrir les yeux et ceux qui préférèrent dissimuler leur regard sous les œillères d’une idéologie de surface.

 

Fort d’un minutieux travail de documentation, Gran est précis dans ces descriptions. Il rappelle l’exposition américaine de 1959 à Moscou, le peuple qui vint en masse pour goûter le coca-cola et mirer les inventions de l’Occident (le lave-vaisselle, les aspirateurs…) Khrouchtchev pouvait bien se montrer dubitatif devant Richard Nixon, les citoyens, eux, ne s’y trompèrent pas. Le soda américain plus fort que la vodka ? Lancé, le doute progresse. L’écrivain rappelle aussi la difficile progression de la culture. Face aux images d’Épinal du réalisme socialiste, les peintures cubistes de Picasso interrogent, au point que le camarade Khrouchtchev décidera d’interdire les expositions d’avant-garde, en même temps que la projection de 8 et demi dont le succès auprès de la jeunesse soviétique le rendra forcément suspicieux aux yeux du pouvoir. 

 

Le style est vif, piquant. Gran fait de l’expression abrupte le moyen d’aménager l’espace nécessaire au déploiement de l’ironie grinçante. Il faut lire entre les lignes, combler les vides qui émaillent le pragmatisme de Nikonovitch, confondre son regard avec celui de Tertz parti à la recherche d’un ailleurs qui se situe dans l’imaginaire à même de transformer l’urbanisme maussade de Moscou. L’homogénéité du style de Gran permet de soutenir la gémellité problématique des deux personnages. Citoyens du même pays, membres du même parti, Tertz-Nikonovitch sont les deux icônes d’un diptyque national et politique qui ne tardera pas à se briser.

 

Ce roman permet donc de découvrir et de personnaliser à la fois une période charnière de l’histoire de l’URSS et de l’Occident.

 

 

 

  • LES SERVICES COMPÉTENTS
  • Auteur : Iegor Gran
  • Éditions : P.O.L
  • Date de parution : 3 janvier 2020
  • Langues : Français uniquement
  • Format : 304 pages
  • Tarif : 19 €

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