La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia : critique

Publié par Joanna Wadel le 24 mars 2020

Synopsis : Dans une prison-tour, une dalle transportant de la nourriture descend d’étage en étage, un système qui favorise les premiers servis et affame les derniers.

♥♥♥♥♥

 

La Plateforme - affiche

La Plateforme – affiche

Dans le lot de nouveautés Netflix sorties ce 20 mars, La Plateforme, dystopie horrifique du réalisateur basque Galder Gaztelu-Urrutia tombe à point nommé. Cette curiosité espagnole présentée au Festival de Toronto 2019 reprend la base d’un film d’horreur d’enfermement classique, où la torture est de mise, pour filer une habile satire de la théorie du ruissellement. Le concept libéral selon lequel l’investissement économique des nantis innerverait les bourses de l’ensemble de la population, est ici repris de manière littérale, sous forme d’une tour-prison où l’on est admis par choix, dans laquelle un plateau garni de mets raffinés dessert une fois par jour plusieurs centaines d’étages, où sont répartis verticalement les détenus. Évidemment, entre le premier et le reste des paliers, le somptueux buffet, qui reste le même pour tous, ne fait pas long feu. Dans ce cauchemar science-fictionnel qui a tout des limbes, Goreng (Ivan Massagué) se réveille au niveau 48. Il fait connaissance avec son codétenu, le vieux Trimagasi (Zorion Eguileor), qui lui apprend les rudiments de la survie dans ce lieu terrifiant qu’il semble connaître sur le bout des doigts. Mais le nouveau pensionnaire est loin d’être au bout de ses peines. Anxiogène à souhait, La Plateforme parvient dès ses premières minutes à prendre à la gorge son spectateur, pour ensuite passer aux tripes.

 

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia

 

Il ne faut pas bien longtemps avant de se familiariser avec le décor minimaliste de cette cage de béton et ses règles impartiales. Aucun aliment du repas ne doit être conservé sous peine de brûler vif, les détenus sont changés de cellule chaque mois, goûtant ainsi aux joies des sommets comme à la désolation des bas-fonds, et chacun d’entre eux est incarcéré pour des raisons diverses avec un objet personnel. Goreng détient un exemplaire de Don Quichotte. Une galerie de personnages aux intérêts et aux comportements variés peuplent cet univers truffé de symboles, qui fait autant écho aux opus reproduisant des systèmes verticaux tels que Cube de Vincenzo Natali, qu’aux cercles de L’Enfer de Dante. On pense également à Snowpiercer de Bong Joon-ho, plus horizontal, et à High-Rise de Ben Wheatley, adapté du roman d’anticipation de J.G. Ballard, où Tom Hiddelston gravit les échelons d’un immeuble au cœur duquel toutes les classes sociales sont représentées, de haut en bas.

 

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia

La Plateforme de Galder Gaztelu-Urrutia

 

Comme ses prédécesseurs, le film de Gaztelu-Urrutia propose plusieurs réflexions autour de l’idée de communauté, des ébauches de société qui dans les métrages du genre virent souvent à l’anarchie la plus complète. Métaphore de notre monde, la plateforme révèle l’égoïsme ambiant des plus riches, ceux qui possèdent, et dont le véritable luxe n’est plus d’avoir, mais de gâcher, comme le fait si bien remarquer Goreng. Le fait d’échanger les places ponctuellement met l’accent sur le fait que chaque individu est responsable à son échelle du tout. Autre évidence pointée, si la tête pensante est aveugle, rien ne changera. Ce canevas peu surprenant, rehaussé par une belle mise en scène et un réalisme gore, dérive lentement vers l’irrationnel à mesure que le héros s’enfonce dans les tréfonds de l’édifice. Le comble du malaise ambiant survient avec le voyage qu’entame Goreng dans l’abîme apocalyptique des derniers paliers pour livrer « le message » salvateur, avant que ne vienne le néant.

 

Un huis clos déstabilisant, épidermique de bout en bout, ironiquement porté l’acteur barcelonais des Derniers Jours, film de 2013 signé Alex et David Pastor sur un mystérieux virus qui contraint la population à rester cloîtrée chez elle. La Plateforme s’ajoute à cette gamme de pépites horrifiques espagnoles, simples, concises, mais clairvoyantes et terriblement efficaces.

 

 

 

  • LA PLATEFORME (El Hoyo)
  • Diffusion : 20 mars 2020
  • Chaîne / Plateforme : Netflix
  • Réalisation : Galder Gaztelu-Urrutia
  • Avec : Iván Massagué, Zorion Eguileor, Antonia San Juan, Emilio Buale Coka, Alexandra Masangkay, Eric Goode
  • Scénario : David Desola, Pedro Rivero
  • Photographie : Jon D. Domínguez
  • Montage : Haritz Zubillaga, Elena Ruiz
  • Musique : Aranzazu Calleja
  • Durée : 1h34

 

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