BD / Freak Parade de Fabrice Colin et Joëlle Jolivet : critique

Publié par Jacques Demange le 27 mai 2020

Résumé : Dans sa bourgade du Kentucky, où il vit une enfance difficile entre un père inexistant et une mère brutale, Harry Monroe rêve d’Hollywood. Depuis qu’il a vu le Nosferatu de Murnau, il n’a plus qu’une idée : travailler dans le cinéma. Il débarque à Los Angeles en 1929 dans l’espoir de devenir scénariste. La chance finit par lui sourire. Il est engagé à la MGM comme troisième assistant sur le tournage du prochain film du grand réalisateur Tod Browning : Freaks – La Monstrueuse Parade. Il comprend vite à quoi il doit cette opportunité : les postulants habituels, rebutés par la présence d’authentiques phénomènes de foire, ont tous refusé le job. Entre les caprices des Freaks, les humeurs d’Olga Baclanova, la star féminine, soumise à l’influence de Frank, son imprésario louche, les manœuvres douteuses de Jack, le premier assistant, et les extravagances alcoolisées de Tod Browning, l’atmosphère du studio devient vite irrespirable. Ce film maudit semble rendre fous ses acteurs et ses créateurs. Sans parler du «spectre» qui hante le plateau, dont Harry s’imagine qu’il pourrait être celui de sa mère haïe. En charge des Freaks, il contient tant bien que mal les débordements de ses protégés. Certains, comme les sœurs siamoises, les pinheads Pip & Zip, Prince Randian l’homme-tronc, le cul-de-jatte Johnny Heck, les nains Harry et Daisy, lui témoignent une véritable affection. Il est vrai qu’avec sa main gauche atrophiée, il est un peu l’un des leurs…

♥♥♥♥♥

 

Freak Parade

Freak Parade

Étrange conte noir que voici. À travers le parcours de Harry Monroe, assistant réalisateur sur le tournage de Freaks, Hollywood se transforme en une cour des miracles nauséabonde et mortifère. Fabrice Colin, romancier et nouvelliste prolixe, déjà scénariste de plusieurs bandes dessinées (on lui doit notamment les six volumes de La Brigade chimérique et World Trade Angels), propose une relecture du film de Tod Browning en décalant le point de vue du côté des coulisses de la création. Aux acteurs et artisans de la production originale s’ajoute une galerie de nouveaux personnages qui, directement ou non, tirent les ficelles d’un spectacle à la morale évolutive, ou plutôt régressive. Le faste hollywoodien laisse bientôt la place à l’instauration d’un univers glauque dans lequel l’illicite côtoie le pulsionnel le plus morbide. L’usine à rêves dissimule donc un cirque de cauchemars où chaque penchant, aussi déviant soit-il, trouve un moyen de s’assouvir. Le récit se concentre principalement sur l’identité de Monroe. Débarqué sur la côte Ouest, le personnage s’enfonce progressivement dans la nuit californienne. Les souvenirs de son passé traumatique se rappelle sans cesse à lui par la vision des corps difformes qui constituent l’horizon artistique du film. Lui-même estropié, Monroe entretient un lien avec la monstruosité physique projetée sur l’écran et avec celle, morale, qui se déploie sur le plateau de tournage.

 

 

Le fil narratif de l’album retrouve l’esprit du Hollywood décrit par James Ellroy. Chez lui comme chez Colin se dresse une volonté de désacraliser le star-système et l’imaginaire généralement convoqué par l’industrie cinématographique. Hollywood est ici semblable à la grande Babylone, son organisation se confondant avec une vaste orgie dont les maîtres d’œuvre seraient moins les producteurs et réalisateurs que les gangsters, proxénètes et autres convoyeurs de drogues et de spectacles sensationnels. Ce qui est mis en cause ce n’est pas le vice à proprement parler mais l’envers d’un décor gangrené par l’horreur d’une exhibition sans commune mesure.

 

Ce monde qui flirte toujours avec l’apocalypse, ne se laissera pourtant jamais dévorer par les flammes à la façon du Jour du fléau de John Schlesinger. Car les chefs-d’œuvre sont éternels. Au dessin, Joëlle Jolivet, d’abord illustratrice de livres pour enfant, puis auteure de différents ouvrages articulant pédagogie, faconde du détail (Zoo logique, Presque tout), et expérimentation graphique (365 Pingouins), accompagne l’atmosphère crépusculaire du récit d’un trait à la fois anguleux et fluide. Les corps et les espaces semblent conjointement se plier sous le poids d’une vérité inavouable. On retrouve ici la dimension projective des décors expressionnistes qui accablent et accompagnent à la fois la psyché maladive des personnages. Évitant volontairement les couleurs vives, Jolivet privilégie l’ombre crue qu’abrite le hors-champ. Entre liberté et précision, le dessin assure la sidération procurée par ce fascinant album.

 

 

 

  • FREAK PARADE
  • Auteurs : Fabrice Colin (scénario) et Joëlle Jolivet (dessin)
  • Éditions : Denoël
  • Collection : Denoël Graphic
  • Date de parution : 27 mai 2020
  • Format : 144 pages
  • Langues : Français uniquement
  • Tarif : 23 €

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