Nomadland de Chloé Zhao : critique

Publié par Jacques Demange le 9 juin 2021

Synopsis : Après l’effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern décide de prendre la route à bord de son van aménagé et d’adopter une vie de nomade des temps modernes, en rupture avec les standards de la société actuelle. De vrais nomades incarnent les camarades et mentors de Fern et l’accompagnent dans sa découverte des vastes étendues de l’Ouest américain.

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Nomadland - affiche

Nomadland – affiche

Tout auréolé de ses trois Oscars (meilleur film, meilleur réalisateur et meilleure actrice) qui succédèrent à ses deux Golden Globes et ses quatre BAFTA, Nomadland profite enfin d’une sortie dans les salles hexagonales. Le film réalisé et scénarisé par la Chinoise Chloé Zhao vaut d’abord pour son sujet engagé, narrant l’errance de ces nomades des temps modernes que la crise économique de 2008 a privé de foyer et d’ancrage fixe dans le paysage américain. Ce dernier défile donc à mesure que le camping-car de Fern (Frances McDormand) accumule les kilomètres au compteur. La rudesse de ce mode de vie n’est jamais romantisée ou décriée mais profite d’une représentation marquée par une sorte de lucidité poétique. La magnifique photographie de Joshua James Richards compose à l’écran une Americana crépusculaire. Le gigantisme des paysages se renforce par la noirceur qui semble les emporter dans les tréfonds d’un imaginaire dont les valeurs semblent être devenues irréelles. Car si Nomadland s’inscrit bien dans un esprit critique, la force de celui-ci est de ne jamais céder aux facilités de la contestation toute faite. Il y a dans le regard de Zhao une authentique fascination qui lui permet de reprendre certains tropes de la mythologie américaine que sa mise en scène altère à travers le filtre du contemporain. C’était déjà le cas de son beau The Rider (2017) qui prolongeait l’atmosphère tragique des Misfits (1961) de Huston à travers le développement de problématiques actuelles. Dans Nomadland, c’est le rapport fondateur du mouvement et de la communauté qui intéresse la cinéaste. Le film interroge alors son amoindrissement et sa possible persistance. Les nomades se présentent comme les héritiers des hommes et femmes de la Frontière, trouvant dans l’incessant mouvement de la conquête la matière à une élévation morale et une construction civilisationnelle.

 

Frances McDormand et David Strathairn - Nomadland

Frances McDormand et David Strathairn – Nomadland

 

Mais la question qui demeure en suspens est celle du but finalement atteint par la reconduite de cette mobilité historique. La réponse trouve un écho dans les traits tirés et les regards fatigués des voyageurs. Le plaisir de prendre la route prend progressivement la forme d’une contrainte plus imposée qu’assumée. La trajectoire n’est plus celle d’une expansion vers l’Ouest et l’impression de tourner en rond éreinte l’enthousiasme premier. Sur un mode métaphorique alors, le mouvement des personnages se propose comme une belle variation autour des écarts de la société de consommation dont la dépense sans objectif fixe le principe premier de son existence.

 

Et puis, bien sûr, il y a Frances McDormand. L’actrice réaffirme ici son goût pour les rôles de composition et l’engagement physique dans la construction de son interprétation. Sa coupe courte et mal taillée fait écho au poids de son corps qui anime chaque image d’une puissance qui doit autant à la force naturelle de son anatomie qu’à la beauté fugace, mais profonde, exprimée par ses regards plongés dans le lointain. Si le cinéma des frères Coen l’avait vu s’orienter vers l’excès (son ventre proéminant de femme enceinte dans Fargo [1996], son teint super halé dans Burn After Reading [2008]), Nomadland fait de la transformation physique un moyen de revenir à l’essentiel. Son jeu procède d’une espèce de rigueur méthodique, évite les fioritures pour convoquer une forme épurée. Entre chien et loup, la figure de McDormand se distingue moins qu’elle se confond avec la beauté des paysages qui traversent le film.

 

 

 

  • NOMADLAND
  • Date de sortie : 9 juin 2021
  • Réalisatrice : Chloé Zhao
  • Avec : Frances McDormand, David Strathairn, Linda May, Charlene Swankie, Bob Wells, Peter Spears, Gay DeForest, Patricia Grier, Angela Reyes, Carle R. Hughes, Douglas G. Soul…
  • Scénario : Chloé Zhao (d’après le roman de Jessica Bruder, Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century)
  • Producteurs : Frances McDorman, Chloé Zhao, Peter Spears, Mollye Asher, Dan Janvey
  • Photographie : Joshua James Richards
  • Montage : Chloé Zhao
  • Musique : Ludovico Einaudi
  • Costumes : Hannah Peterson
  • Distributeur : The Walt Disney Company France
  • Durée : 108 minutes

 

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