L’Échiquier du vent de Mohammad Reza Aslani : critique

Publié par Jacques Demange le 17 août 2021

Synopsis : Suite à la mort de son épouse, Haji Amou, un commerçant traditionaliste, patriarcal et corrompu, projette de se débarrasser de sa belle-fille, Petite Dame, héritière en titre de la fortune et de la belle maison luxueuse dans laquelle ils vivent. Cette femme émancipée et moderne est paralysée et ne peut se déplacer qu’en fauteuil roulant. Pour faire face au complot formenté par son beau-père, elle se fait aider par sa servante, ignorant que celle-ci joue sur les deux tableaux.

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LEchiquiper du vent - affiche

L’Échiquiper du vent – affiche

C’est à une authentique découverte que nous convie la maison Carlotta. Difficile, en effet, de faire plus inédit que L’Échiquier du vent (1976). Le premier long métrage de fiction du réalisateur et poète iranien Mohammad Reza Aslani ne profita que d’une seule projection lors du Festival International de Téhéran en 1976 avant d’être interdit trois ans plus tard par le régime islamique. Du film, ne subsistaient que des VHS de piètre qualité et amputées du plusieurs scènes par la censure, avant que la découverte des négatifs originaux en 2015 permette d’établir une restauration placée sous la supervision du réalisateur et de l’enseignante et essayiste, Gita Aslani Shahrestani. La participation du directeur de la photographie, Houshang Baharlou, aux dernières étapes de l’étalonnage a par ailleurs permis de respecter au maximum la forme première du métrage original. Ce travail coordonné par le World Cinema Project de The Film Foundation et la Fondation Cineteca de Bologne, emportera sans nul doute l’adhésion des cinéphiles tant la production marque par son originalité de ton et de mise en scène. Sorte de film d’horreur intimiste, L’Échiquier du vent profite d’abord d’une réalisation particulièrement concertée. L’éclairage sombre et ocré, les cadres fixes, oscillant entre plans moyens, gros plans et inserts, le décor dont l’architecture multiplie les cadres dans le cadre et les jeux de miroir, assurent communément l’atmosphère claustrophobe de ce huis-clos à l’énergie latente.

 

LEchiquiper du vent

L’Échiquiper du vent

 

Car c’est par son rythme que le film intéresse d’abord. Évoluant progressivement, graduellement, vers l’horrifique, le scénario signé par le cinéaste se calque sur le développement de sa réalisation. L’orchestration du projet criminel et l’apparition de l’élément surnaturel semblent en effet enclencher le mouvement de caméra qui progresse de façon insidieuse à l’écran, altérant souterrainement l’esprit du spectateur encore imprégné de la présence pesante du plan fixe. La stylisation discrète de la scénographie accompagne l’esthétique picturale de la lumière pour conférer à la mise en scène la valeur d’un dispositif à part entière.

 

Le film sidère moins qu’il affecte durablement le regard et l’esprit. Plutôt que de chercher à tout prix à surprendre par le biais d’effets de rupture, Mohammad Reza Aslani module l’atmosphère de son huis-clos à travers une langueur qui finit par ployer sous son propre poids. Le petit jeu de massacre qui s’organise sous nos yeux tire sa force de la continuité sereine qui l’anime. En ce sens, la véritable horreur provient de l’intérieur et rappelle les drames de chambre d’Ingmar Bergman. On retrouve ici le même intérêt pour le dénudement des visages qui apparaissent comme autant de façades lézardées par le passage du temps.

 

LEchiquiper du vent

L’Échiquiper du vent

 

Cloisonnés entre les murs d’une demeure poussiéreuse, les protagonistes rêvent de lendemains qui se heurtent aux cloisons de leur tombeau, aspect que renforce les quelques regards caméras qui traversent le film, motif qui prend moins à partie le spectateur qu’il révèle la triste lucidité de ces êtres prisonniers d’un espace-temps incertain. Le cadre piège et emprisonne, valorisant l’exécution des gestes pour mieux rappeler leur vanité impuissante et puérile. Les déplacements en chaise roulante du personnage principal sont là pour nous le rappeler. Saccadé, sans cesse interrompu, le mouvement semble d’emblée appelé à mourir.

 

Les rares moments d’accalmie tiennent à ses représentations de domestiques lavant le linge dans la cour de la demeure. Hors des murs, l’impression d’enfermement demeure. L’image est saturée par la présence des corps agglutinés tandis que la bande-sonore est parasitée par le flux ininterrompu de leurs paroles. Ces images qui par leur nature de ponctuation rappelle la fonction du chœur antique attestent du déclin en cours qui dépasse rapidement le seul contexte dramatique du film pour renvoyer à la tragique disparition d’une civilisation.

 

Le dénouement du film correspond alors à l’ouverture des portes et à l’élévation de la caméra. Ébloui par l’apparition inattendue du monde extérieur, le spectateur acclimate ses yeux à la lumière du jour avant de découvrir un Iran en friche, préparant sa reconversion politique et architecturale. Si l’avenir existe, il se trouve ailleurs, loin de la beauté sépulcrale des intérieurs.   

 

 

 

  • L’ÉCHIQUIER DU VENT (Shatranj-e baad)
  • Sortie inédite en salles : 18 août 2021
  • Restauration 4K
  • Réalisation : Mohammad Reza Aslani
  • Avec : Fakhri Khorvash, Mohamad Ali Keshavarz, Akbar Zanjanpour, Shoreh Aghdashloo, Shahram Golchin, Hamid Taati, Agha Jan Rafli, Anik Shefrazian, Majid Habibpoor, Javad Rajavar
  • Scénario : Mohammad Reza Aslani
  • Producteur : Bahman Farmanara
  • Photographie : Houshang Baharlou
  • Décors :Houri Etesam
  • Costumes : Manouchehr Safarzadeh
  • Montage : Abbas Ganjavi
  • Musique : Sheyda Gharachedaghi
  • Distribution : Carlotta Films
  • Durée : 1 h 41
  • Sortie initiale : 1976

 

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