Blu-ray / Sátántangó de Bélà Tarr : critique

Publié par Jacques Demange le 15 septembre 2020

Synopsis : Dans un village perdu au coeur de la plaine hongroise, les habitants luttent quotidiennement contre le vent et l’incessante pluie d’automne. Dans la ferme collective démantelée et livrée à l’abandon, les complots vont bon train lorsqu’une rumeur annonce le retour de deux hommes passés pour morts. Bouleversés par cette nouvelle, certains habitants y voient l’arrivée d’un messie, d’autres celle de Satan…

♥♥♥♥♥

 

Satantango de Bela Tarr

Satantango de Bela Tarr

Le cinéma de Béla Tarr tient de la dynamique de l’ombre, soit d’une forme qui étend progressivement son emprise sur l’ensemble des pores de l’image. Cette métaphore biologique n’est pas anodine. Tarr confère au film la pesanteur d’une matière organique qu’il respecte et envisage comme la possibilité de poursuivre un travail aussi poétique que singulier. Sátántangó (tourné et monté de 1991 à 1994) marque sans doute le point culminant de ce dernier. Sa durée exceptionnelle (7 heures 30) lui permet d’approfondir les potentialités de son dispositif. Noir et blanc, plan-séquence, travelling, certes. Mais aussi cette volonté de dilater l’image du réel pour révéler certaines de ses puissances qui ne peuvent apparaître que sur la durée. Sátántangó est une marche mille fois débutée (et non pas recommencée), une prose prise au vol de son écriture, un langage unique qu’entretient le cinéaste avec son spectateur. Les cadres dans le cadre insistent sur cette volonté de transfigurer l’espace commun. Loin de se confondre avec une scène, le huis-clos s’épanouit par sa confrontation avec l’extérieur. La passion des hommes côtoie celle de la nature. L’errance enivrée se répand dans le cadre à la manière des gouttes de pluie modifiant la texture d’un sol qui semble happer le pas du marcheur incertain. Aux visages que Tarr définit par l’ombre et la clarté de traits singuliers répond la mélodie continuelle du vent. La litanie de l’ivrogne ou les phrases du poète s’exprime par l’éloquence d’un geste de bascule sans cesse répété (la main reposant sur le verre) ou la volonté de transpercer l’opacité du réel par la prégnance d’un regard porté au loin. Ce que nous voyons à travers ces actions, c’est la superposition d’événements, de corps et de textures qui se valorisent les uns les autres.

 

Satantango de Bela Tarr

Satantango de Bela Tarr

 

Le talent de Tarr est de parvenir à dépasser le seul constat du mouvement pour rappeler qu’au cinéma son nécessaire corolaire demeure le temps. S’affirme ici la valeur d’expérience de Sátántangó qui s’inscrit dans le meilleur du cinéma moderne. On pense à Wenders ou à Antonioni, à Angelopoulos et à Visconti. Chez eux comme chez le réalisateur hongrois, on trouve une commune volonté de cristalliser l’idée du passage. Celui-ci prend forme à travers l’hésitation affirmée d’une démarche, le désespoir muet d’une expression hagarde.

 

L’un des coins de l’avant-plan occupé par la nuque d’un personnage qui regarde au loin assigne à la subjectivité une force créatrice qui pour Tarr prend valeur de profession de foi. Loin de se répandre dans l’accoutumance d’une pratique stérile, le cinéaste cherche sans cesse à transgresser l’ordinaire par la représentation de l’inopinée. D’où peut-être l’importance des animaux dans son cinéma et qui balisent l’ensemble de Sátántangó (chien, vache, cochon…). Comme chez Bresson, l’animal se veut porteur d’une compréhension aigüe du monde. 

 

Satantango de Bela Tarr

Satantango de Bela Tarr

 

Sa marche mue par la volonté anarchique de l’instinct réfléchit le comportement de l’Homme dont Tarr se présente comme l’un des meilleurs conteurs contemporains. Assortie d’une instructive préface signée par Damien Marguet, maître de conférences en cinéma à l’Université Paris 8, cette édition Blu-ray vaut donc indéniablement le détour. Au-delà de la qualité propre au film, la restauration 4K supervisée par le réalisateur préserve la beauté granuleuse du négatif original et assure la réussite d’une expérience qui nous rappelle que le visuel a partie liée avec le sensoriel.

 

 

 

  • SATANTANGO (Le Tango de Satan)
  • Sortie : 16 septembre 2020
  • Format : Blu-ray et DVD
  • Version restaurée 4K
  • Réalisateur : Bélà Tarr
  • Avec : Mihaly Vig, Putyi Horvath, Miklos B. Székely, Erika Bok, Lazszlo Felugossy, Alfréd Jarai…
  • Scénario : Laszlo Krasznahorkai et Bélà Tarr, d’après le roman de Laszlo Krasznahorkai
  • Producteurs : György Fehér, Joachim Von Vietinghoff, et Ruth Waldburger
  • Photographie : Gabor Medvigy
  • Montage : Agnes Hrantizky (par ailleurs coréalisatrice du film)
  • Costumes : Janos Breckl, Gyula Pauer
  • Musique : Mihaly Vig
  • Distribution : Carlotta Films
  • Durée : 7 heures 30
  • Sortie initiale : 1994

 

Commentaires

A la Une

Première bande de La tragédie de Macbeth de Joel Coen 

Des premières images prometteuses pour La Tragédie de Macbeth, le prochain film de Joel Coen, avec Denzel Washington et Frances… Lire la suite >>

Christophe Nolan choisit Universal pour son film sur la bombe atomique

Pour la première fois depuis vingt ans, Warner Bros et Christopher Nolan ne travailleront pas main dans la main sur… Lire la suite >>

Christopher Nolan prépare son prochain film sur la bombe atomique

Le cinéaste a un nouveau scénario centré sur l’histoire d’une des armes les plus destructrices jamais inventées et serait en… Lire la suite >>

Sniff : Morgan Freeman, Helen Mirren, Al Pacino et Danny DeVito bientôt réunis

Casting cinq étoiles pour un film noir en maison de retraite… c’est la promesse de Sniff signé Taylor Hackford.  … Lire la suite >>

Un Neo amnésique pour la première bande-annonce de Matrix 4 Resurrections

18 ans après le troisième épisode, c’est sans sa sœur que Lana Wachowski revient pour un quatrième voyage dans la… Lire la suite >>

Nos vidéos

Box OFFICE France

Titre Cette sem. Nbr Sem. Cumul
1 DUNE 1 030 687 1 1 030 687
2 BOITE NOIRE 213 910 2 505 991
3 BAC NORD 198 462 5 1 656 600
4 SHANG-CHI ET LA LEGENDE DES DIX ANNEAUX 196 638 3 991 862
5 POURRIS GATES 148 506 1 148 506
6 L'ORIGINE DU MONDE 117 938 1 117 938
7 DELICIEUX 80 734 2 211 211
8 PAW PATROL - LE FILM - LA PAT' PATROUILLE 63 346 6 1 278 543
9 BABY BOSS 2 : UNE AFFAIRE DE FAMILLE 58 991 5 838 116
10 UN TRIOMPHE 44 200 3 263 454

Source: CBO Box office

Nos Podcasts