The Wonder de Sebastián Lelio : critique

Publié par CineChronicle le 20 novembre 2022

Synopsis : En 1862, 13 ans après la Grande Famine. Lib Wright, infirmière anglaise, est appelée dans les Midlands irlandais par une communauté dévote pour passer 15 jours au chevet de l’une des leurs. Anna O’Donnell est une jeune fille de 11 ans qui prétend ne rien avoir mangé pendant quatre mois et avoir survécu par miracle. Alors que la santé d’Anna se détériore rapidement, Lib est déterminée à découvrir la vérité, bousculant la foi d’une communauté qui préférerait s’en tenir à ses croyances.

♥♥♥♥♥

 

The Wonder - affiche

The Wonder – affiche

The Wonder fait partie de ces pépites insolites et foisonnantes, dont l’apparence globale de la sobriété ne fait que renforcer les mystères. Le synopsis et les extraits du film de Sebastián Lelio posaient le cadre précis d’une fiction historique, teintée d’intrigue religieuse, dont on pensait deviner de loin les principaux enjeux, voire la clé de l’intrigue. À moins que le scénario prenne un brusque revers fantastique, le spectateur averti s’attendait à découvrir que la petite Anna, qui jeûne depuis quatre mois, trouve à se nourrir en secret d’une manière ou d’une autre. Seulement, comme c’est souvent le cas des films bien faits, le cœur de The Wonder ne réside pas dans la résolution de son intrigue, aussi rondement menée soit-elle, mais dans la puissance de ses échos. Sebastián Lelio déstabilise ainsi d’entrée de jeu. Persuadé de se lancer dans un long-métrage historique en pleine campagne irlandaise, le spectateur ne peut qu’être dérouté devant les premières images de The Wonder : un studio contemporain où projecteurs et fonds verts côtoient les décors échafaudés dans lesquels on reconnaît vaguement les chaumières rustiques. Qui croyait arriver en terrain connu et découvrir un drame historique classique fait immédiatement face à l’effondrement du quatrième mur. À la fois actrice, personnage et narratrice, Kitty (Niamh Algar) s’adresse au public, dont elle précipite la méfiance en énonçant des évidences : « Ceci est le début d’un film intitulé The Wonder. » Livrée brute par l’intermédiaire de ce personnage qui semble aller et venir dans et hors la fiction, la clé de lecture du film change aussitôt le regard que l’on pourrait porter sur la suite du métrage. « Nous ne sommes rien sans histoires. Aussi, nous vous invitons à croire celle-ci. » Sous couvert d’inviter le public à suspendre placidement son incrédulité, Kitty éveille paradoxalement une conscience accrue de sa position. Le spectateur est au centre du film : il est celui à qui on raconte ; celui qui reçoit, juge et réinvestit la fiction.

 

Florence Pugh - The Wonder

Florence Pugh – The Wonder

 

C’est donc armé du même scepticisme que Lib Wright, l’infirmière incarnée par Florence Pugh, que nous mettons enfin pied, avec elle, dans l’Irlande du XIXe siècle. Loin du vaste victorien qui a si souvent fasciné le cinéma, Sebastián Lelio ne nous offre de Londres que cette femme aux robes colorées, débarquée dans une campagne terne avec laquelle elle contraste par nature. La froideur habituelle des prises de Lelio, dont on pouvait déplorer qu’elle aseptise le passionnel Désobéissance, dépeint ici parfaitement cet arrière-pays désolé et ravagé par la famine. De nombreuses scènes font tableaux, à l’image de l’affiche “effet toile” de The Wonder. Le manque de profondeur de champ réduit même les extérieurs à des aplats de couleur et renforce l’impression que Lib Wright déambule dans une fable factice, montée de toute pièce.

 

Après ses rôles dans Midsommar et Don’t Worry Darling, Florence Pugh se confirme comme actrice magistrale des huis clos en plein air. Dépêchée pour vérifier si l’interminable jeûne d’Anna tient bel et bien du miracle, le personnage de Lib Wright se confronte à différentes versions de l’histoire : celle des ecclésiastiques qui souhaitent voir en l’enfant une sainte, celle du médecin qui espère découvrir là un prodige de l’évolution, celle de la famille qui prétend que ce jeune est la volonté de la fillette elle-même, et celle du journaliste qui dénonce la maltraitance de l’enfant exploitée.

 

The Wonder

The Wonder

 

Le fin mot de l’histoire tient de l’indicible, du tabou, comme le découvre l’infirmière, qui comprend dès lors la nécessité de convertir la vérité en fable. La fiction rend la réalité acceptable et le trauma surmontable. A contrario, Lib se donne comme personnage rationnel. Elle a perdu la foi, non seulement en Dieu mais en l’imaginaire lui-même. Incapable de les dépasser par quelque croyance, elle est en proie en deuil et à l’abandon. Faute d’histoires rassurantes, Lib s’en remet aux drogues et aux mutilations devenues rituelles. Un dilemme s’impose progressivement à cette partisane de la vérité, car elle constate bientôt que lever le voile causera la perte d’Anna.

 

À travers ce personnage aussi concis que complexe, The Wonder interroge notre rapport à la fiction, dont les vices et les vertus ne sont que deux facettes d’un même thaumatrope, sans cesse confondues. L’illusion d’optique, convoquée par le film, élargit cette réflexion aux arts visuels eux-mêmes qui, en représentant le monde (en le montrant de nouveau), le mettent sans cesse en fiction et en changent l’appréhension, pour sa part bien réelle. Invitation redoublée par la bande-son aux accents atmosphériques presque expérimentaux, laquelle réactualise perpétuellement le récit d’époque dans un contexte contemporain. Ce que semble nous dire le film de Sebastián Lelio c’est que, pour prendre part au monde et pour y exister, il faut tôt ou tard y fabriquer sa propre histoire, nourrie par toutes celles qui l’ont précédée et qui gravitent autour.

 

Fascinant et saisissant, The Wonder est bel et bien une petite merveille qui happe son spectateur et ne le laisse assurément pas indemne.

 

Aésane Geeraert

 

 

 

  • THE WONDER
  • Diffusion : depuis le 16 novembre 2022
  • Chaîne / Plateforme : Netflix
  • Réalisation : Sebastián Lelio
  • Avec : Florence Pugh, Niamh Algar, Kíla Lord Cassidy, David Wilmot, Ruth Bradley, Abigail Coburn, Toby Jones, Dermot Crowley, Ciarán Hinds, Brian F. O’Byrne, Josie Walker, Flaine Cassidy, Caolan Byrne, Tom Burke…
  • Scénario : Alice Birch, Sebastián Lelio
  • Production : Patrick O’Donoghue, Ed Guiney, Juliette Howell, Andrew Lowe, Tessa Ross
  • Photographie : Ari Wegner
  • Montage : Kristina Hetherington
  • Décors : Grant Montgomery
  • Costumes : Odile Dicks-Mireaux
  • Musique : Matthew Herbert
  • Durée : 1 h 48

 

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