20 000 Jours sur Terre de Iain Forsyth et Jane Pollard: critique

Publié par Arnold Petit le 3 février 2015

Synopsis : 24 heures dans la vie de la célèbre rock star d’origine australienne Nick Cave. Une journée en apparence comme les autres, mais où les notions de réalité et de fiction finissent par se brouiller et s’entrelacer…

 

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20 000 jours sur Terre

20 000 jours sur Terre

« À l’aube du 21ème siècle, j’ai cessé d’être un être humain. ». Ainsi débute 20 000 Jours sur Terre de Iain Forsyth et Jane Pollard consacré à l’icône sombre et fascinante Nick Cave qui, depuis plus de trente ans, fascine les foules avec son rock teinté de blues et de gothique. Fer de lance de la formation des Bad Seeds, cette figure australienne, née en 1957, a très tôt fait preuve d’une curiosité insatiable pour l’Art et l’écriture. Artiste complet qui s’est illustré en tant que comédien, écrivain et compositeur de musique de films (The Proposition, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ou DES HOMMES SANS LOI – notre critique), Cave a toujours su s’entourer d’une certaine aura de mystère. Un mystère que ce docu-fiction a le bon goût de ne pas percer entièrement à jour pour le plaisir de ses fans et des quelques néophytes, plongés dans son univers si poétique, torturé et particulier. Que ce soit via son tube folk Red Right Hand entendu dans Dumb & Dumber (1995), Scream (1996), la série X-Files, ou encore la danse d’Harry et Hermione sur O’Children dans Harry Potter et les Reliques de la Mort – partie 1 (2010). Nick Cave et le cinéma, c’est une longue histoire d’amour, du genre de celles qu’il aime tant décrire dans ses chansons depuis des décennies. Mais c’est avant tout au musicien que s’intéresse 20 000 Jours sur Terre. Ce titre aux consonances verniennes n’a rien d’anodin. Il nous immerge dans une partie du subconscient et des angoisses enfouies de Cave, au moment où les Bad Seeds et leur grand prêtre sombre partaient en tournée promotionnelle pour leur dernier album en date, Push The Sky Away. Pépite conseillée au passage à tout mélomane et curieux qui se respecte.

 

20 000 jours sur Terre

20 000 jours sur Terre

 

Or, lors du visionnage d’un documentaire sur la musique, il est souvent délicat de ne pas se transformer en critique musical au lieu de celui de cinéma. C’est pourtant exactement ce qu’est 20 000 Jours sur Terre, construit comme une véritable fiction avec Nick Cave, également attaché au scénario, jouant son propre rôle. Lui et ses angoisses perpétuelles donnent lieu à quelques séquences magistrales de poésie et d’introspection, souvent totalement improvisées. On retient notamment sa longue visite chez son psychologue concernant son enfance et la mort soudaine de son père, décédé dans un accident de la route alors qu’il était âgé de dix neuf ans. Ou bien encore des visites de ses amis et anciens collaborateurs à bord de sa voiture : Blixa Bargeld, ancien guitariste et fondateur des Bad Seeds, l’acteur Ray Winstone et Kylie Minogue qui a chanté en duo avec le groupe à l’apogée de sa carrière en 1996. Ainsi, tels les trois fantômes du Conte de Noël de Charles Dickens, ils viennent rendre compte des peurs, regrets et espoirs que ne cessent de nourrir le chanteur au gré de ses errances et insatisfactions.

 

20 000 jours sur Terre

20 000 jours sur Terre

 

C’est avec une caméra curieuse et travaillée que le duo de réalisateurs nous convient dans l’antre de l’artiste. 20 000 Jours sur Terre nous plonge dans le berceau de son écriture, comme le bureau au rangement anarchique avec des piles de livres et une vieille machine à écrire, ou bien dans les studios d’enregistrement où les Bad Seeds répètent sans relâche. Jubilee Street et l’éponyme Push The Sky Away forment ainsi de jolies intervalles d’intense musicalité qui sépare le documentaire en trois actes distincts. Le récit se concentre sur le réveil de l’artiste aux côtés de sa femme jusqu’à un concert durant lequel le public verse larmes et sueur en écoutant leur idole chanter et communier avec eux. « Can you feel my heartbeat ? » chante t-il alors, à l’attention d’une groupie. Bien que n’étant pas spécialement le propos initial de ce portrait intime, sincère et souvent drôle d’un artiste qui connaît son mythe sur le bout des ongles, la musique aide pourtant à briser le quatrième mur. Cave le fait à merveille en confiant au spectateur sa vision de l’Art et de l’existence, teintée d’ironie et d’absolutisme.

 

20 000 jours sur Terre

20 000 jours sur Terre

 

Le fan se régale dès lors de la multitude d’anecdotes livrées par Cave et ses amis sur leur carrière. Tous les petits secrets qu’ils conservent, comme le chewing-gum de Nina Simone emporté par Warren Ellis, guitariste régulier des Bad Seeds, la lecture de Lolita par le père du chanteur à son fils. Ou encore sa rencontre avec sa femme et son commentaire sur diverses photos de jeunesse, seuls témoins lui permettant de ne pas sombrer dans sa plus grande peur : l’oubli. A plusieurs reprises, la caméra filme son sujet humain à travers des carrés qui révèlent plus que des mots ce que sa personnalité dissimule. Ainsi, avant de se rendre chez son psy, Cave passe devant une vitre ondulée, semblable à un panneau de rayon X employé par les radiologues. On le voit également marcher sur une trappe fermée dans laquelle on pourrait craindre qu’il ne chute vers un enfer où toute son œuvre et sa mélancolie n’auraient plus lieu d’être. Après tout, comme il le dit lui-même, c’est un athée convaincu qui permet à Dieu de seulement exister dans ses chansons.

 

20 000 Jours sur Terre est un de ces témoignages dont il pourrait avoir besoin pour ne pas céder à ses angoisses et phobies. Mélancolique, visuellement riche, passionnant et sincère, ce documentaire ne raconte pas d’histoires. Il raconte une histoire. Celle vraie et épurée de cette figure honnête et misanthrope, dont l’univers à la fois angélique, macabre et teinté de symbolisme n’a de cesse de conquérir les cœurs. Iain Forsyth et Jane Pollard nous offrent ainsi une véritable plongée envoûtante dans la psyché sacrée et sulfureuse de l’un des artistes les plus influents du rock underground.

 

 

Arnold Petit

 

 

  • 20 000 JOURS SUR TERRE (20 000 Days on Earth) réalisé par Iain Forsyth et Jane Pollard sorti en salles le 24 Décembre 2014.
  • Avec : Nick Cave, Waren Ellis, Susie Bick, Darian Leader, Ray Winstone, Kylie Minogue, Blixa Bargeld, Arthur Cave, Earl Cave, Thomas Wydler…
  • Scénario : Iain Forsyth, Jane Pollard, Nick Cave.
  • Production : Dan Bowen, Alex Dunnett, James Wilson
  • Photographie : Erik Alexander Wilson
  • Montage : Jonathan Arnos
  • Décors : Simon Rogers
  • Musique : Warren Ellis / Nick Cave and the Bad Seeds
  • Distribution : Carlotta Films
  • Durée : 1h37

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