Cannes 2015/ The Lobster de Yorgos Lanthimos: critique

Publié par Guillaume Ménard le 16 mai 2015

Synopsis : Dans un futur proche… Toute personne célibataire est arrêtée, transférée à l’Hôtel et a 45 jours pour trouver l’âme sœur. Passé ce délai, il sera transformé en l’animal de son choix. Pour échapper à ce destin, un homme s’enfuit et rejoint dans les bois un groupe de résistants ; les Solitaires.

 

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The Lobster - affiche

The Lobster – affiche

Après avoir gagné le prix Un certain Regard en 2009 pour Canine, Yorgos Lanthimos est revenu à Cannes en compétition officielle avec The Lobster où il a remporté le prix du jury. Un film dont « on ne comprend pas tout » comme l’avait formulé Thierry Frémaux lors de la conférence de presse. Plus précisément c’est un univers parfaitement décalé qui prend le spectateur à revers entre comédie noire, dystopie et drame intimiste. On suit David, incarné par un Colin Farrell moustachu et dépourvu de sex-appeal, transformé en homme introverti et un peu gauche. Célibataire en manque de repères, il intègre un hôtel destiné à lui trouver une compagne. Une société qui n’accepte plus la solitude et la condamne par la métamorphose animale. Une opération chirurgicale qui transforme les personnes en chien, poney, perroquet ou en homard comme son titre l’indique. La première scène montre une femme descendant de sa voiture près d’un champ, qui sort un revolver avant de tirer sur un âne. On découvre ensuite David, questionné sur sa sexualité et sa personnalité. Les dialogues déclenchent le rire immédiatement. Bien barrée, originale et redoutablement féroce, la suite ne fait que confirmer le penchant du réalisateur pour la satire sociale. David voit sa main droite menottée à sa ceinture, à l’instar des autres hommes confinés dans la chasteté, inhérente au principe de pureté revendiquée par l’hôtel et ses dirigeants. La première moitié du récit fascine et interpelle par sa dimension tragi-comique, reflet d’une époque qui condamne indirectement les célibataires et de manière plus générale, les marginaux. Ainsi, David fait la connaissance d’un homme qui zozote (John C. Reilly), d’un autre qui boîte (Ben Whishaw) et d’une femme myope (Rachel Weisz).

 

John C Reilly, Ben Wishaw et Colin Farrell The Lobster de Yorgos Lanthimos

John C Reilly, Ben Wishaw et Colin Farrell The Lobster de Yorgos Lanthimos

 

Des personnages hauts en couleurs, sont traités explicitement selon leur handicap. Cette manière d’appréhender les protagonistes permet de dénoncer la différence par la provocation et le rire. Ainsi, les scènes sont découpées de manière très clinique, redéfinissant la portée hilarante du plan de coupe qui lie à la perfection ces séquences issues d’un monde parallèle, terrible et bizarre. Le cadrage met en avant cette distanciation, avec des protagonistes en marge de l’image, prêts à quitter le cadre sur des plans serrés ou renvoyés en arrière-plan. Ce premier acte se lit donc à la manière d’un documentaire fictionnel jubilatoire, aidé par une photographie aux couleurs froides, représentant le caractère ascétique de l’enjeu des protagonistes. Ceux-ci sont soumis à un compte à rebours impitoyable de 45 jours pour trouver un/une partenaire, qui peut être rallongé à une condition. Régulièrement, les résidents de l’Hôtel doivent se rendre en forêt pour une partie de chasse. Là-bas, ils doivent tirer sur les Solitaires, groupe de rebelles exilés pour ce statut et menés par la chef Loner (Léa Seydoux). Le nombre de tués leur permet un sursis temporaire.

 

La mise en scène multiplie les effets de ralentis pour démontrer l’absurdité homérique du combat des marginaux en tant que guerriers pathétiques. Mais le niveau implicite de ces séquences est d’une richesse et d’une audace folle, car il présente la déshumanisation de l’homme dans son rapport avec l’identité animale, rabaissée plus bas que terre. Le rythme est donc soutenu et enchaîne les situations insolites à l’humour irrésistible, tableau formidable du désespoir humain. Yorgos Lanthimos livre une fable orwellienne incisive à la croisée de 1984 matrimonial et de La Ferme des Animaux inversée, le tout à la sauce grecque. La seconde partie change de ton et devient plus grave. La rencontre, tardive, avec la femme myope (Rachel Weisz) bouleverse l’équilibre de la narration et l’installe dans une dynamique plus dramatique. Si elle ralentit son élan dynamique, elle reste néanmoins intransigeante sur le cadrage des silences. David devient alors un personnage actif qui émeut dans cette quête vaine de la fin du célibat.

 

Colin Farrell et Rachel Weisz dans The Lobster de Yorgos Lanthimos

Colin Farrell et Rachel Weisz dans The Lobster de Yorgos Lanthimos

 

The Lobster se termine sur un final puissant, intelligent et allégorique d’une société aveugle en perdition, et du poids des conventions. Sur cette dernière note, l’utilisation du hors-champ est exceptionnelle, en montrant peu pour dire beaucoup. Un vrai bonheur de cinéma qui marque par son originalité innovante et culottée, avec un Colin Farrell à contre-emploi aux côtés d’une Rachel Weisz tout en finesse. John C. Reilly est également génial et prouve une fois de plus qu’il excelle dans le domaine de la dérision tandis que Léa Seydoux ne surprend pas. Sa prestation déjà vue s’enferme dans une froideur statique. Un casting malgré tout unique, qui évolue sur une composition musicale hitchcockienne et lancinante qui affine cette ambiance si particulière. The Lobster est un ofni sarcastique et mordant qui joue avec audace la carte du brûlot comique, prouvant que Yorgos Lanthimos est un réalisateur à suivre absolument.

 

 

 

  • THE LOBSTER de Yorgos Lanthimos en salles le 28 octobre 2015
  • Avec : Colin Farrell, Rachel Weisz, Jessica Barden, Olivia Colman, John C.Reilly, Léa Seydoux, Ben Whishaw…
  • Scénario : Yorgos Lanthimos, Efthimis Filippou
  • Production : Ceci Dempsey, Ed Guiney,Yorgos Lanthimos,Lee Magiday
  • Photographie : Thimios Bakatakis
  • Montage : Yorgos Mavropsaridis
  • Costumes : Sarah Blenkinsop
  • Distribution : Haut et Court
  • Durée : 1h58

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