Sortie DVD/ Coffret Kiyoshi Kurosawa : critique

Publié par Antoine Gaudé le 18 février 2017

Résumé : Figure majeure du cinéma japonais et asiatique avec Hirokazu Kore-eda, Jia Zhangke, et Hou Hsiao-hsien, Kiyoshi Kurosawa est un « postmoderne ». Auteur d’une oeuvre abondante et protéiforme, cinéphile et intellectuel, grand admirateur de Godard mais aussi du cinéma de genre occidental des années 1960-70-80. Ce coffret, disponible depuis le 14 février, présente dix de ses oeuvres phares.

♥♥♥♥

 

Coffret Kiyoshi Kurosawa

Coffret Kiyoshi Kurosawa

Quelques semaines avant la sortie du Secret de la Chambre Noire, Condor Entertainment sort un sympathique coffret sur Kiyoshi Kurosawa regroupant, de 1999 à 2015, dix de ses films les plus marquants. Avec son plus récent, Vers l’autre rive (2015), Kurosawa semble avoir amorcé un autre type de cinéma, plus lumineux, lyrique et métaphysique. Moins accaparé par l’aspect horrifique du cinéma fantastique – ce que l’on pouvait reprocher à ces premiers exercices de style (Séance) -, Kurosawa s’en est allé vers d’autres horizons. Loin des premières influences cinéphiliques (Hitchcock, De Palma, Fleischer, Hooper, Spielberg…), il affirmait ainsi sa propre voie cinématographique avec ses propres gisements de fantômes. Si la figure du spectre comme double et thématique de la « présence » s’épanouissaient dans un cinéma qui fait la part belle à la fulgurance formelle, Kurosawa finit par en creuser différents arcs narratifs, s’émancipant peu à peu du désir de vengeance, de pénitence et de rédemption qui les occupent (Shokuzai restant son œuvre paradigmatique sur la question). Déjà avec Real, Kurosawa avait émis des souhaits d’ouverture poétique et ludique. Il laissait ainsi derrière lui les fables allégoriques et apocalyptiques (Kairo, Charisma, Cure) et leurs visions d’un Japon moderne éclaté par ses contradictions. La critique a souvent taxé son cinéma de nihilisme du fait de la distance solennelle qu’il mettait avec ses récits apocalyptiques, ses fantômes vengeurs, ses villes abandonnées et autres forêts maléfiques, laissant entendre, sous la forme de l’allégorie, son dégoût du monde moderne et de ces lieux d’enfermement (urbanisation, institution…). Ancien protégé du grand Juzo Itami et assistant de Shinji Somai, Kurosawa fut à la bonne école. Une école qu’il n’a jamais vraiment quitté puisqu’il enseigne toujours sa passion. Cependant, l’abondance de son œuvre protéiforme (déjà plus d’une quarantaine de films de cinéma, de fictions télévisuelles, de clips) l’a très vite rendu incontournable dans le septième art actuel ; ses films sont régulièrement sélectionnés dans les festivals internationaux. 

.

Coffret Kiyoshi Kurosawa

Coffret Kiyoshi Kurosawa

.

Un succès mérité pour celui dont les qualités compositionnelles de ses films, jugées parfois hiératiques et austères (rigueur des cadres, mouvements de caméra) servent à déconstruire plus qu’à respecter le cinéma de genre (sécheresse formelle, sens de l’ellipse, éclatement narratif). Il rejoindrait presque le cinéma métaphysique de réalisateurs tels que Andreï Tarkovski et Michelangelo Antonioni, voire plus récemment Jonathan Glazer (Under the Skin). Mais sa pratique du genre, né de l’engouement populaire pour ce cinéma au Japon, le renvoie également à un néoclassicisme qui met à mal via des effets dissonants et grinçants, le rapprochant davantage d’un David Fincher et d’un Bong Joon-ho. Il pousse ainsi à l’extrême la notion de durée d’un mouvement, exaltant la découverte d’un lieu ou d’une pièce. Et lorsque le jaillissement se produit au sein du lieu, souvent à partir d’une caméra omnisciente qui abandonne son personnage à sa propre solitude, l’horreur suscite dès lors une peur, voire une ouverture vers quelque chose de plus grand et de plus mystérieux, qui le dépasse et le recouvre. Ce cinéaste moderne par excellence est habité par des visions prophétiques, poétiques et horrifiques qui donnent une très haute valeur réflexive à sa filmographie. À la fois cohérente (thématiques récurrentes) et dissonante (déconstruction des genres), son oeuvre épouse ains merveilleusement l’harmonie des contraires.

.

.

Suppléments DVD : L’éditeur Condor Entertainment propose, dans ce beau coffret, dix DVD pour une durée totale de 20 heures 30 minutes. 11 emplacements, dont un laissé vide pour insérer Le Secret de la Chambre Noire qui sortira le 8 mars. Notons que Seventh Code, disponible ici en exclusivité, n’est jamais sorti en France. Côté bonus (1h40 en totalité), le coffret comporte un guide récapitulatif des œuvres sélectionnées par Diane Artaud, maître de conférences à l’université Paris-Diderot, succinct mais efficace (32 pages) ; quelques interviews de Kurosawa dont un essentiel « Kurosawa par Kurosawa » qui évoque toutes ses préoccupations (Cadre, Lumière, Influences, Acteurs, Genre…) ; une préface signée Thierry Jousse sur Cure (1999) sous forme d’une rapide biographie et analyse du film, ainsi que deux analyses délayées de Romain Slocombe sur Charisma (1999) et Kairo (1999) qui ont le mérite de balayer tout le spectre de son cinéma.

.

.

Cure de Kiyoshi Kurosawa

Cure de Kiyoshi Kurosawa

Cure (1999) ♥♥♥♥♥

Thriller morbide et morose, Cure flirte du côté du Seven de Fincher (sans le twist final) et du Memories of murders de Bong Joon-ho. Dans des décors minimalistes aux sonorités grinçantes, Kurosawa rapproche plus qu’il ne sépare le duo policier/serial killer dans ce qui s’avère être une véritable plongée dans l’antre du Mal. Visuellement impressionnant (lumière, plan-séquence, travelling), Cure s’invite également dans la fable sociale sous couvert de fantastique ; un mélange de tonalités cher au cinéaste. Il y a dans Cure une froideur contemplative, une inexpressivité émotionnelle difficilement supportable dont le vide existentiel, qui saisit peu à peu les personnages, se répandrait comme une maladie (les lieux d’enfermement, l’hôpital). Comme souvent chez Kurosawa, le film n’apporte aucune réponse et reste le plus souvent énigmatique, dans l’ombre. [1h46 – Bande annonce]

..

Charisma de Kiyoshi Kurosawa

Charisma de Kiyoshi Kurosawa

Charisma (1999) ♥♥♥♥♥

Fantaisie allégorique, Charisma multiplie les allées et venues entre les tons, les thématiques habituelles (solitude, isolement) et les questions d’ordre moral. Mais Charisma, c’est avant tout le nom de l’arbre qui empoisonne la nature (fable écologique), sorte de champignon atomique aussi fascinant culturellement que destructeur (les cicatrices du passé japonais). Porté par une musique et un travail sonore prodigieux, Charisma est une œuvre intelligente et forte par sa violence graphique, interrogeant notre rapport à la nature, à la société et au monde. [1h43 – Bande annonce]

.

.

Seance de Kiyoshi Kurosawa

Seance de Kiyoshi Kurosawa

Seance (1999) ♥♥♥♥♥

Adapté d’un roman de Mark McShane, Le rideau de Brume, affublé d’éléments fantastiques à la manière du Sixième Sens de M. Night Shyamalan, ce téléfilm n’est pas désagréable, du moins dans une première partie fantastique et horrifique rondement menée. On retrouve la figure connue du « mujina » (le fantôme sans visage) cher au cinéma d’épouvante japonais et à Kurosawa après Kairo. Si la photographie n’est clairement pas fameuse – des problèmes de format sont à noter -, les apparitions de la fille font réellement peur. Le travail sur le son est assez percutant, comme souvent chez le cinéaste. Hélas, Séance ne dépasse pas l’exercice de style. Esthétiquement soignée dans l’utilisation magistrale des espaces, il ne parvient que rarement à transcender son postulat de départ et son triangle morbide et frustré à travers le couple et la petite fille. [1h37 – Extrait]

.

Kairo de Kiyoshi Kurosawa

Kairo de Kiyoshi Kurosawa

Kairo (2001) ♥♥

Un des grands films de la première partie de carrière de Kurosawa, Kairo est une variation brillante du Ring d’Hideo Nakata. Les morts ne sortent plus de la télévision mais des écrans d’ordinateur. Plus globalement, il est question de la désincarnation que promet internet. Kairo réussit le double pari de faire peur via des apparitions au ralenti de spectres plaintifs mais réellement effrayants. Les thématiques sont toujours mieux intégrées (isolement des êtres, urbanisation apocalyptique, l’ère des machines) par une forme qui se laisse aller à l’altération du réel avec beaucoup d’intelligence (vision subjective des fantômes). C’est extrêmement sombre et désolant, mais cela reste impressionnant. Le final, qui lorgne sur le cinéma de Spielberg avec cette fumée-brouillard qui recouvre le monde, est d’un nihilisme déroutant. [1h57 – Bande annonce]

.

Loft de Kiyoshi Kurosawa

Loft de Kiyoshi Kurosawa

Loft (2007) ♥♥

Film de « momie » sous influence hitchcockienne, Loft se construit en deux parties, hélas inégales. La première, clairement la plus réussie, contient son lot d’apparitions spectrales enivrantes plus qu’effrayantes. On frise par moments la démence avec ces villes et campagnes désertées. La seconde, aux influences mal digérées (Vertigo, Psychose), tente de justifier maladroitement la première. Film bancal, Loft possède des longueurs narratives où certaines scènes confinent au ridicule. Malgré une esthétique sophistiquée – on retrouve l’idée des formats et des écarts d’images (DV, pellicule) –, le film s’avère bien trop démonstratif pour pleinement convaincre. [1h51 – Extrait]

.

.

Shokuzai celles qui voulaient se souvenir de Kiyoshi Kurosawa

Shokuzai celles qui voulaient oublier de Kiyoshi Kurosawa

Shokuzai (2012) ♥♥♥

Adapté d’un bestseller de Kanea Minato, le diptyque Shokuzai (« Pénitence ») joue sur la porosité de la réalité et du fantastique. Bien qu’il n’y ait pas de vrai fantôme, toutes les femmes du film, d’une rare complexité, possèdent une cicatrice, une meurtrissure qui les poursuit depuis la mort, quinze ans plus tôt, d’une ancienne camarade de classe. Leurs destinées mortifères, soumises aux apparitions de la Mère de la défunte – figure spectrale partie dans une insaisissable recherche de l’assassin -, révèlent des traumas et des secrets plus profonds que leur petite vie tranquille ne le laisse penser. Leurs relations avec leur mari, leur sœur, leurs amis sont plus qu’étranges, disons malsains. L’homme est une vraie menace ici. Il y a un dérèglement général, celui d’une société japonaise schizophrène et visiblement en perte de repère, qui est l’un des discours récurrents du cinéaste. Construit de manière délayée en cinq parties distinctes, car ce film était à la base une minisérie de cinq épisodes, Shokuzai est une belle expérience télévisuelle qui prouve que le médium est aussi capable de belles inventions. [1h57 et 2h26 – Bande annonce]

.

Seventh Code de Kiyoshi Kurosawa

Seventh Code de Kiyoshi Kurosawa

Seventh Code (2013) ♥♥♥

C’est l’œuvre la plus improbable du coffret. Un clip musical qui s’improvise moyen-métrage et dont la fulgurance du twist laisse pantois de par son irrévérence absolue. Interprété par une chanteuse populaire, Atsuko Maeda, le personnage central de Seventh Code est une jeune touriste en quête d’un amour impossible : un japonais rencontré en soirée au Japon, parti vivre depuis à Vladivostok en Russie. Rejetée par celui-ci, l’héroïne se retrouve seule au sein d’un pays étranger et où il n’y a visiblement pas d’avenir possible. Elle est tour à tour serveuse dans un restaurant japonais puis prise au piège par la mafia russe, et enfin chargée de mission pour récupérer une étrange technologie par cette même mafia. Malgré son manque de cohérence scénaristique – et la durée n’aide pas -, Seventh Code ne boude finalement pas son plaisir. Kurosawa varie ainsi les tons et brouille toutes les pistes (identité des personnages, faux suspense) avec plus ou moins de justesse. [1h – Bande annonce]

.

Real de Kiyoshi Kurosawa

Real de Kiyoshi Kurosawa

Real (2014) ♥♥♥

Conte fantaisiste proche de la science-fiction, Real se présente comme l’œuvre la plus ludique et peut-être même la plus accessible de la filmographie du cinéaste. Délaissant ces fantômes mortifères, Kurosawa peint des tableaux à la beauté surréaliste et joue sur l’alternance des niveaux de réalité pour s’essayer à plusieurs tonalités et styles avec beaucoup de poésie. S’immisçant dans les contrées de l’imaginaire et du subconscient, Kurosawa s’amuse du réel, et il a bien raison. [2h02 – Bande annonce]

.

.

.

Vers lautre rive de Kiyoshi Kurosawa

Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa

Vers l’autre rive (2015) ♥♥♥♥

Véritable bouffée d’air frais dans l’univers de Kurosawa, ce mélodrame solaire, lumineux et lyrique s’échappe des méandres ténébreux pour s’élever, par la grâce des personnages (la douce Mizuki et son mari-fantôme Yusuke), vers quelque chose de plus grand mais surtout de plus beau. Ensemble, ils vont s’offrir un pèlerinage salvateur, un dernier voyage sous forme de road-movie, celui des adieux à travers une succession de rencontres plus ou moins légères. Exit l’errance éternelle, la présence de la mort sur terre est en sursis, elle est de l’ordre de l’éphémère. Vers l’autre rive parle ainsi du deuil de la plus belle des manières, sans pathétisme ni misérabilisme, véritable ode à la vie, dans ce qu’elle a de plus enivrante et magique. [2h03 – Bande annonce]

Commentaires

A la Une

Robert Zemeckis en pourparlers pour un Pinocchio en live-action chez Disney

Robert Zemeckis est actuellement en pourparlers pour diriger l’adaptation live de Pinocchio chez Disney.       Alors que les… Lire la suite >>

Scandale : un nouveau trailer avec Charlize Theron, Nicole Kidman et Margot Robbie

Scandale, porté par le trio Charlize Theron, Nicole Kidman et Margot Robbie, a dévoilé une nouvelle bande-annonce saisissante ainsi qu’une… Lire la suite >>

Un trailer pour Jungle Cruise avec Dwayne Johnson et Emily Blunt

Après Pirates des Caraïbes et The Haunted Mansion, Disney se tourne vers une autre attraction culte de ses parcs à… Lire la suite >>

6 Underground : le trailer explosif du prochain Michael Bay avec Ryan Reynolds

Netflix a dévoilé les premières images de 6 Underground, un film d’action dirigé par le roi des explosions Michael Bay,… Lire la suite >>

Sony et Marvel font la paix : Spider-Man sera bien de retour pour un nouveau film

Le prochain Spider-Man aura bien lieu dans l’univers cinématographique Marvel. Sony et Marvel avaient pourtant annoncé, en août, avoir échoué… Lire la suite >>

Nos vidéos

Box OFFICE France

Titre Cette sem. Nbr Sem. Cumul
1 JOKER 1 576 425 1 1 576 425
2 DONNE-MOI DES AILES 311 729 1 311 729
3 AU NOM DE LA TERRE 273 002 3 1 110 744
4 GEMINI MAN 193 712 2 553 718
5 ALICE ET LE MAIRE 156 806 2 431 329
6 CHAMBRE 212 139 312 1 139 312
7 J'IRAI OU TU IRAS 114 034 2 342 877
8 DOWNTON ABBEY, LE FILM 109 203 3 563 964
9 RAMBO : LAST BLOOD 76 195 3 539 059
10 AD ASTRA 76 019 4 960 228

Source: CBO Box office

Nos Podcasts