Résumé : Deleuze s’est aventuré à l’intérieur du monde des œuvres cinématographiques, en dressant une cartographie conceptuelle suscitée par les films eux-mêmes. Mais il n’a pas cherché à en extraire une méthode de l’analyse de film. C’est la tâche à laquelle s’attaque ce livre. L’intuition fondamentale de Cinéma 1 : l’image mouvement – le cinéma est fait de mouvements, chaque film est composé par des mouvements spécifiques, des « mouvements de film » – est amplifiée, complétée et retravaillée à l’aide de concepts venus de l’ensemble de l’œuvre deleuzienne : la territorialisation, le plissement, la bifurcation, l’idée de film, etc. Ce sont eux qui sont mis à l’épreuve dans des séquences choisies de films, de Barry Lindon à Margin Call. Chaque film apparaît comme le déploiement d’une question obsédante, dont la figuration se noue en mouvements spécifiques, panoramiques plissés, zooms coagulants, etc. Les problèmes classiques de l’espace et du temps, du sujet, du montage sont revisités et trouvent des solutions originales.

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Lanalyse de film avec Deleuze - couverture

L’analyse de film avec Deleuze – couverture

Dans L’évolution créatrice, Henri Bergson écrit que : « le caractère cinématographique de notre connaissance des choses tient au caractère kaléidoscopique de notre adaptation à elles ». La réflexion du philosophe pourrait se présenter comme la première qualité de cette précieuse étude. Analyser les films avec Deleuze, c’est-à-dire plonger dans le kaléidoscope de ses ouvrages pour (re)trouver un peu de notre rapport au cinéma-monde. L’essai de Jean-Pierre Esquenazi, professeur émérite et spécialiste de la culture audiovisuelle, ne se présente donc pas comme une (re)lecture de la philosophie deleuzienne, mais bien comme une mise en application de certains de ses postulats esthétiques. Pour se prémunir du simple effet de redondance, Esquenazi a cherché à se détacher au maximum des deux célèbres volumes que le philosophe avait consacré au cinéma (Cinéma 1. L’image-mouvement et Cinéma 2. L’image-temps) pour privilégier une bibliographie moins connue des cinéphiles (Différence et répétition, Logique du sens, Proust et les signes, entre autres). En choisissant d’articuler ses réflexions autour de la pratique de l’analyse de films, l’auteur parvient à concrétiser l’apport théorique de sa recherche. À la dualité des images proposées par Deleuze répond une scission du mouvement filmique qui permet de souligner les dynamiques subjective et oblique de chaque séquence ainsi que leurs composantes (et résultantes) essentielles propres à l’action, la perception et l’affection. L’écriture de Esquenazi ne vise donc pas une explicitation de la taxinomie proposée par Deleuze (« image-action », « image-pulsion »…) mais bien la formulation d’une synthèse qui permettrait d’en éclairer et d’en développer les termes. Et c’est dans un rapport sensible aux films et aux plans que l’entreprise de l’auteur accomplit sa tâche. Nombreux et détaillés, les exemples affirment la pertinence de l’exposé. Un burlesque de Chaplin, un western d’Anthony Mann, La Prisonnière du désert, Barry Lindon, Margin Call, Meurtre d’un bookmaker chinois, ou même un moment très court du Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours, permettent le développement d’une pensée qui ne s’arrête jamais au cas unique ou particulier mais qui, mue par une force centrifuge, convoque une espèce d’universalité.

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L’analyse du film explique Esquenazi ne doit pas se limiter au seul cas de son objet, mais partir de celui-ci pour s’intégrer à un contexte propre à un auteur et à l’histoire du cinéma. L’étude de différentes scènes de Barry Lindon permet ainsi à de révéler la tension à l’oeuvre dans l’ensemble de la filmographie de Kubrick, tandis que le retour sur L’Appât et Les Affameurs insiste sur la nécessité de réévaluer les catégorisations trop étroites du classicisme et de la modernité. Mais l’universalité de la réflexion d’Esquenazi concerne aussi le spectateur du film. En formulant des concepts (« l’esprit caméra »), l’auteur cherche à analyser la prégnance de l’oeuvre cinématographique sur son public. La sensibilité de la première comme condition première de l’émotion du second, suppose la création d’un lien (d’un mouvement) dont l’ouvrage explicite avec brio les conditions de production. 

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Cette Analyse des films avec Deleuze s’offre en définitive comme un exemple à suivre. Sa clarté (servie, il est vrai, par un caractère répétitif dont l’auteur s’explique dès son introduction) lui permet de s’ouvrir à un public élargi. Le milieu universitaire et celui de la critique apprécieront quant à eux de voir leur exercice de prédilection être si brillamment renouvelé. On pourra cependant déplorer qu’aucune image ne soit proposée au lecteur, un manque pallié en partie par les descriptions très précises d’Esquenazi, mais qui reste regrettable.

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  • L’ANALYSE DE FILM AVEC DELEUZE par Jean-Pierre Esquenazi disponible chez CNRS Éditions, Collection « Cinéma & audiovisuel »,  depuis le 8 juin 2017.
  • 208 pages
  • 22 €

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