Ressortie/ Belle de jour de Luis Buñuel : critique

Publié par CineChronicle le 31 juillet 2017

Synopsis : La belle Séverine est l’épouse très réservée du brillant chirurgien Pierre Serizy. Sous ses airs très prudes, la jeune femme est en proie à des fantasmes masochistes qu’elle ne parvient pas à assouvir avec son mari. Lorsque Henri Husson, une connaissance du couple, mentionne le nom d’une maison de rendez-vous, Séverine s’y rend, poussée par la curiosité. Elle devient la troisième pensionnaire de Mme Anaïs, présente tous les jours de la semaine de quatorze à dix-sept heures, ce qui lui vaut le surnom de « Belle de jour »…

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Belle de Jour - affiche ressortie

Belle de Jour – affiche ressortie

Réalisé en 1967, Belle de jour est d’abord une adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel. Le sujet a causé un certain scandale auprès du lecteur dans les années vingt, puis, dans une moindre mesure, chez le spectateur de la fin des années soixante. Présenté à Cannes Classics au dernier Festival de Cannes, ce chef-d’oeuvre fête cette année ses cinquante ans et ressort dans les salles obscures, bénéficiant d’une numérisation à partir du négatif original et d’une restauration 4K. L’adaptation du roman est une réussite. Luis Buñuel parvient à rester proche de tous ces personnages kesseliens et à marquer le récit de sa patte, réussissant par-là le mariage de deux univers érotiques puissants, celui du romancier et le sien. Belle de jour est une œuvre sensuelle et drôle. Sans être moraliste ni libérateur, grave ni optimiste, le récit raconte le monde souterrain des passions avec force et humour à l’aide de personnages piquants. Et toute la force émane des acteurs magistraux : Catherine Deneuve joue de son image de femme froide et livre une prestation étonnante ; Michel Piccoli est parfait en libertin cérébral et licencieux. Quant aux seconds rôles, ils apportent une valeur plus qu’ajoutée. Que ce soit Francis Blanche, Muni, Françoise Fabian, Geneviève Page, François Maistre ou Pierre Clémenti, cette faune des claques d’après-guerre accompagne Séverine dans ses extases sensuelles. Le comique doit beaucoup aux interprétations hautes en couleur de personnages bizarres, victimes de leurs désirs, solitaires dans leur perversion, et confrontés à l’incongruité de cette pure bourgeoise débauchée. Les pulsions des personnages, leurs désirs inavouables, sont envisagés par le prisme du grotesque, cette forme littéraire de la bizarrerie et de l’excès qui fait la qualité du film.

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Belle de Jour

Belle de Jour

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La mise en scène témoigne aussi d’un fétichisme discret et plaisant. Buñuel procède à une érotisation littérale. Les gros plans sont légion, avec en fil rouge les chaussures Roger Vivier visibles de Catherine Deneuve. Sa chevelure blonde et son air candide sont contrastés par son superbe manteau de vinyle noir signé Yves Saint-Laurent (ainsi que par d’autres vêtements en fourrure ou en cuir). On est également frappé par les chaussettes trouées de Marcel se frottant aux chaussures vernies de Séverine lors d’une séance chez Madame Anaïs, par le costume de l’ « écolière précoce » de Séverine dans la scène finale et par l’obsédante métaphore du bouton.

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Le traitement comique s’applique aussi à la condition sociale du couple Séverine/Pierre Sérizy, jeunes bourgeois parisiens un peu trop lisses, un peu raides, évoluant dans un univers uniformisé et guindé, et dont les conversations naïves et sentimentales sont chahutées par la vie érotique réelle ou imaginaire de Séverine (« Ah quoi penses-tu Séverine ? », « Je pensais à toi, à nous deux, nous nous promenions dans un landau » – ment celle-ci après avoir fait un rêve masochiste). Chahutées également par le personnage flamboyant de l’ami Husson et ses remarques douces-amères en direction du couple. Husson est la voix du libertin, il ironise, il raille, il « chasse à courre ». Homme cynique et cruel, il précipite Séverine dans la tourmente.

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L’univers libertin est d’ailleurs très présent dans le film qui s’ouvre sur une scène parfaitement sadienne : un lieu indéterminé en forêt, hors du temps, au cours de laquelle des laquais vont se livrer à la flagellation de leur maîtresse (Séverine). Dès l’ouverture, la personnalité aussi bien sentimentale que dure et froide de Séverine est révélée au spectateur. L’héroïne est un personnage double doté d’une imagination toute puissante. L’ambiguïté de sa personnalité réside dans la tension entre le masochisme de ses fantasmes et son sadisme latent qui semble prendre le dessus, lui procurant la jouissance du dénouement : « Depuis que tu as eu ton accident, je ne rêve plus » dit-elle.

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Belle de Jour

Belle de Jour

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Belle de jour est avant tout l’intrusion du spectateur dans les méandres d’une vie érotique. Au cours du récit, Séverine regarde, par un trou formé dans une cloison, une scène de sadomasochisme – livrée par l’excellent François Maistre – de laquelle elle se détourne, écœurée, et prononçant ces mots : « Comment peut-on tomber aussi bas ? ». Au-delà de la boutade (l’irruption de la bourgeoise chez la prostituée), l’image est ici une mise en abyme cinématographique. Le regard de Séverine est aussi le nôtre, emmenés que nous sommes dans une démarche de voyeurisme, motif libertin par excellence. Tel est le pari de Buñuel : prolonger la tradition du récit libertin, conter les mœurs grotesques et marginales vues par le « trou de la serrure », en l’associant à une démarche surréaliste. Car enfin, la vie onirique de Séverine est au cœur du film, elle en est même le moteur.

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Belle de jour s’ouvre et se ferme sur une scène de fantasme. Le réalisateur procède à un découpage du récit dont le rêve est le pilier structurant. Chaque rêve révèle ce qui vient d’être dit ou vu, comme un langage parallèle ; il est un moyen d’expression alternatif de Séverine, une autre clé du mystère de son intimité. Ces scènes oniriques sont une merveille, insérées sans se faire annoncer. Buñuel y intensifie le son, comme celui des clochettes fétichistes, autre fil rouge et véritable bande originale d’un film qui en est dépourvu. Il travaille sur le symbolisme érotique de l’image (des seaux que l’on remplit de boue, une enfant qui refuse de communier par la bouche, un troupeau de bœufs courant dans un alpage, etc…). Il agrémente cette expérience ultra-sensorielle par des bouts de phrases pêle-mêle – parfois déjà entendues -, jetées comme des énigmes, et que les bouches des acteurs ne prononcent pas. Le rêve buñuelien est une incarnation théorique du charnel. Il est la clé de l’intimité de Séverine, la clé de la serrure libertine. C’est par ce procédé surréaliste, le cinéma comme rébus, que Buñuel réalise une adaptation très personnelle du drame moral kesselien sur la dualité entre l’âme et le corps, occultant peut-être un peu plus celle de l’amour et de la passion, pourtant chère au romancier.

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Sabrina Tavernier

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  • Ressortie de BELLE DE JOUR de Luis Buñuel en salles le 2 août 2017 en version numérique restaurée 4K.
  • Avec : Catherine Deneuve, Michel Piccoli, Francis Blanche, Françoise Fabian, Pierre Clémenti
  • Scénario : Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière, d’après le roman éponyme de Joseph Kessel
  • Production : Raymond et Robert Hakim
  • Photographie : Sacha Vierny
  • Montage : Louisette Hautecœur
  • Décors : Robert Clavel
  • Costumes : Hélène Nourry et Yves Saint-Laurent (pour Catherine Deneuve)
  • Distribution : Carlotta
  • Durée : 1h40

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