Le 15h17 pour Paris de Clint Eastwood : critique

Publié par Charles Villalon le 12 février 2018

Synopsis : Dans la soirée du 21 août 2015, le monde, sidéré, apprend qu’un attentat a été déjoué à bord du Thalys 9364 à destination de Paris. Une attaque évitée de justesse grâce à trois Américains qui voyageaient en Europe. Le film s’attache à leur parcours et revient sur la série d’événements improbables qui les ont amenés à se retrouver à bord de ce train. Tout au long de cette terrible épreuve, leur amitié est restée inébranlable. Une amitié d’une force inouïe qui leur a permis de sauver la vie des 500 passagers…

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Le 15h17 pour Paris - affiche

Le 15h17 pour Paris – affiche

Il y a deux ans, Clint Eastwood signait avec Sully l’un des plus grands films qu’il ait jamais réalisé. Il s’agissait du deuxième volet d’une trilogie de l’héroïsme entamée en 2014 avec American Sniper. Le grand Clint nous revient en ce début d’année avec le film qui clôt ce triptyque, Le 15h17 pour Paris. À ce dernier opus incombait la lourde tâche de succéder à l’éblouissant chef-d’œuvre de 2016. Et autant le dire d’emblée, il n’est pas à la hauteur. Sur le papier, pourtant, ce sujet avait de quoi allécher : le récit de l’attaque terroriste du train qui devait, le 21 août 2015, relier Amsterdam à Paris. Cet attentat, on s’en souvient, fut déjoué par trois Américains en vacances en Europe. Ils interprètent ici leur propre rôle. Le film, qui commence au moment où le terroriste pénètre dans le train en gare de Bruxelles, se présente comme un long flashback. Il nous fait revivre l’enfance des trois héros, la naissance de leur amitié, leurs années de formation puis le voyage en Europe qu’ils firent tous les trois à l’été 2015. L’idée, a priori intéressante, de faire jouer les réels protagonistes dans la reconstitution des événements a sans doute desservi le réalisateur. Ce n’est pas le jeu un peu approximatif de ces trois amateurs qui est en cause, mais plutôt le fait que cette étroite proximité avec le fait divers réel semble avoir inhibé Eastwood. Se sentant sans doute une obligation de retranscrire le drame du point de vue de ses acteurs, il semble n’avoir pas su imposer le sien propre ni donner une forme cinématographique à l’aventure vécue.

 

Le 15h17 pour Paris

Le 15h17 pour Paris

 

Ce n’est pas un problème de mise en scène au sens strict ; on y retrouve indubitablement la patte Eastwood. Mais il semble n’avoir pas osé faire le tri dans les témoignages de ses trois héros pour y puiser le matériau de son film. Prenons un exemple. Quand Alek Skarkatos part pour l’Europe, sa mère, qui le dépose à l’aéroport, lui dit avoir le pressentiment qu’un grand destin l’attend. Il n’y a aucune raison de douter de la véracité de l’anecdote, et l’on comprend sans peine l’importance qu’elle a prise a posteriori pour le jeune homme. Aussi vraie qu’elle soit, cependant, elle donne lieu à l’une des scènes les plus faibles du film. Elle souligne avec lourdeur ce sentiment de prédestination qui encombre la progression du récit à chaque étape. Ce sentiment confus d’un destin qui lui échappe est particulièrement présent chez Spencer Stone, personnage principal de l’histoire, qui souffre de ne pas savoir comment le faire accoucher.

 

À n’en pas douter, Le 15h17 pour Paris est le récit sincère de son expérience. Mais c’est précisément cette sincérité qui réduit chaque épisode du film à sa seule dimension factuelle. Comme l’a finement noté Fernando Pessoa, « La sincérité est le grand obstacle que doit vaincre l’artiste ». Une autre manière d’interpréter la faiblesse du dernier Eastwood serait d’évoquer un roman de François Taillandier intitulé Telling. En exergue, l’auteur donnait la définition de son néologisme, « récit propre à donner un sens et une valeur aux actes, aux comportements et aux processus de la vie ». En un mot, le « telling » est l’histoire intelligible et sensée en laquelle on transforme le chaos de l’expérience vécue. Et c’est ce qu’a mis en scène Eastwood. Non pas le récit des évènements, à travers son regard de cinéaste, mais le « telling » de ses personnages. Or, faire coïncider le récit d’un film avec le « telling » qu’en font ses protagonistes, c’est renoncer à mettre en évidence tout ce qui, dans leur propre histoire, échappe à leur compréhension.

 

Le 15h17 pour Paris

Le 15h17 pour Paris

 

Il ne s’agit pas de regretter que le cinéaste, ayant toujours filmé « à hauteur d’homme », n’ait pas pris ses personnages de haut, simplement de remarquer qu’un nombre important des faits relatés dans le film souffre de n’être pas mis en perspective. C’est le cas, par exemple, du voyage en Europe, qui occupe à lui seul près d’un tiers du film. N’y avait-il pas lieu de marquer le contraste entre le désir de grandeur de Spencer Stone et la vacuité inhérente à la société du tourisme que nous donne à voir cette succession de cartes postales d’Italie et d’Allemagne ? C’est ce que le réalisateur avait fait dans Sully, où la destinée du pilote héroïque s’inscrivait dans le décor d’un New York encore traumatisé par les attentats du 11 septembre 2001. C’est cet effort de re-création, d’inscription au cœur d’une réalité plus large, qui fait cruellement défaut au film. C’est d’autant plus regrettable que le film reste suffisamment réussi pour nous permettre d’entrevoir la grande œuvre qu’il aurait pu être, à l’image de la reconstitution de l’attentat proprement dit, une scène saisissante où le talent d’Eastwood s’exprime enfin pleinement. 

 

 

 

  • LE 15H17 POUR PARIS (The 15:17 to Paris)
  • Sortie salles : 7 février 2018
  • Réalisation : Clint Eastwood
  • Avec : Spencer Stone, Alek Skarlatos, Anthony Sadler, Judy Greer, Jenna Fisher, P.J Byrne, Tony Hale, Thomas Lennon…
  • Scénario : Dorothy Blyskal, d’après le livre de S.Stone, A. Skarlatos, A.Sadler
  • Production : Clint Eastwood, Jessica Meier, Tim Moore, Kristina Rivera
  • Photographie : Tom Stern
  • Montage : Blu Murray
  • Décors : Kevin Ishioka
  • Costumes : Deborah Hopper
  • Musique : Christian Jacob
  • Distribution : Warner Bros
  • Durée : 1h34

 

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