Kings de Deniz Gamze Ergüven : critique

Publié par Sévan Lesaffre le 9 avril 2018

Synopsis : 1992 à South Central, quartier populaire de Los Angeles. Millie s’occupe de sa famille et d’enfants qu’elle accueille en attendant leur adoption. Elle tente de leur apporter amour, valeurs et confort dans un quotidien parfois difficile. A la télévision, le procès Rodney King bat son plein. Lorsque les émeutes éclatent, Millie va tout faire pour protéger les siens et le fragile équilibre de sa famille. Elle sera aidée par Ollie, un des seuls résidents blancs du quartier.

♥♥♥♥

 

Kings - affiche

Kings – affiche

Trois ans après son premier long métrage Mustang, récompensé par quatre César (dont celui du meilleur premier film), le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère et une nomination à l’Oscar, la réalisatrice franco-turque Deniz Gamze Ergüven revient avec Kings, un projet ambitieux mûri depuis plus de dix ans. Dans ce drame intuitif à la fois familial, politique et social sur la colère à l’origine des émeutes urbaines survenues à L.A. en 1992 —après qu’un groupe de policiers aient été acquittés pour avoir battu Rodney King, un automobiliste afro-américain— la cinéaste traite de la frustration liée au racisme, de la détresse et de l’impuissance face à l’injustice. Pour rappel, les émeutes se sont déclenchées suite à l’annonce du verdict du procès des quatre officiers et ont donné lieu à six jours de révolte, entraînant une cinquantaine de morts et plus de deux milles blessés. Deniz Gamze Ergüven met en scène les relations compliquées entre les différentes communautés de la Cité des Anges et plonge le spectateur dans la vie d’une famille afro-américaine habitant un quartier où la violence, omniprésente, fait partie du quotidien. Le film s’ouvre sur la séquence virulente du meurtre sanglant de la jeune Latasha, dont le sacrifice engendre le désir de vengeance de la population noire. Le spectateur est alors immergé, dans un effet de réalisme plus que réussi, dans le ghetto de South Park, qui apparaît ici comme étant une île coupée du reste de la ville, et le parcourt dans ses moindres détails pour comprendre le regard de chacun, la mentalité de chaque gang et enfin, la dynamique de chaque corps.

 

Halle Berry - Kings

Halle Berry – Kings

 

À l’instar de Mustang, la famille est au centre du récit ; cette fois, la jeunesse est en danger non pas dans le foyer mais dans le mode extérieur. L’époustouflante et bouleversante Halle Berry (The Call, X-Men : Days of future Past) incarne la courageuse Millie, mère d’accueil de toute une fratrie en attente d’adoption. Dans un climat de brutalité ambiante, elle tente de protéger ses enfants et de leur enseigner ses valeurs. Millie est une véritable héroïne au sens purement américain du terme : femme qui s’accomplit elle-même, son existence est motivée, justifiée par l’idée qu’un monde meilleur est possible. Elle se lie d’une amitié improbable avec son voisin ronchon nommé Ollie, interprété par le viril Daniel Craig (Logan Lucky, 007 SPECTRE), seul blanc habitant le quartier. Authentiques et attachants, les personnages de Kings sont aussi Jesse (Lamar Johnson) et William (Kaalan Rashad Walker), deux jeunes héros masculins qui ne trouvent pas leur place dans ce décor ravagé par les conflits. La réalisatrice prend le parti de raconter l’histoire à travers les yeux des enfants.

 

Kings séduit par sa beauté esthétique et sa mise en scène limpide. Il s’agit chez Ergüven, d’un cinéma du réel sans aucun artifice, qui fait la part belle aux rôles forts et à la justesse de l’interprétation. Des images d’archives rythment la narration tandis que les vues aériennes universalisent le propos. La surimpression, utilisée comme figure visuelle, métaphorise le choc et la brutalité des affrontements. La cinéaste, qui s’imprègne des racines des émeutes, énumère et égrène chaque petit moment de bonheur précédant le(s) drame(s). Mais la joie se dissipe peu à peu pour laisser place au chaos. Le poste de télévision intervient à plusieurs reprises, tel un leitmotiv obsessionnel qui hante les esprits. Les plans serrés sur les visages des comédiens traduisent le sentiment de suffocation ressenti par les personnages.

 

Halle Berry et Daniel Craig -Kings

Halle Berry et Daniel Craig -Kings

 

Dans Kings, le traitement du corps luttant pour sa survie est également crucial. Enrobé d’une lumière chaude figeant l’hostilité du décor, ils se détache et vient sublimer une esthétique de la rage, rappelant notamment Moonlight de Barry Jenkins. Ici, les corps sans vie gisent dans d’abondantes mares de sang tandis que le rouge vif d’une « mer de feu » évoquant l’Enfer, contraste avec la surexposition et le fondu au blanc rappelant le Paradis. La musique de Nick Cave et Warren Ellis met quant à elle l’accent sur le lyrisme et la gravité des séquences dramatiques.

 

Si ce n’est pas la première fois que le cinéma s’empare des émeutes de Los Angeles —en 2003, Dark Blue réalisé à partir d’une histoire de James Ellroy, avait déjà raconté les lourdes conséquences de l’affaire Rodney King—, Kings magnifie littéralement Halle Berry, en remarquable mère courage. Avec cette interprétation poignante l’éloignant du blockbuster, l’actrice continue d’affirmer son rôle de guerrière du cinéma américain et impose une émouvante grâce féminine et surtout, humaine.

 

Sévan Lesaffre

 

 

 

  • KINGS
  • Sortie salles : 11 avril 2018
  • Réalisation : Deniz Gamze Ergüven
  • Avec : Halle Berry, Daniel Craig, Kaalan Walker, Lamar Johnson, Rachel Hilson, Isaac Brown, Kevin Carroll, Rick Ravanello…
  • Scénario : Deniz Gamze Ergüven
  • Production : Charles Gillibert
  • Photographie : David Chizallet
  • Montage : Mathilde Van de Moortel
  • Décors : Céline Diano
  • Costumes : Mairi Chisholm
  • Musique : Nick Cave, Warren Ellis
  • Distribution : Ad Vitam
  • Durée : 1h32

 

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