Les Veuves de Steve McQueen : critique

Publié par Camille Carlier le 27 novembre 2018

Synopsis : Chicago, de nos jours. Quatre femmes qui ne se connaissent pas. Leurs maris viennent de mourir lors d’un braquage qui a mal tourné, les laissant avec une lourde dette à rembourser. Elles n’ont rien en commun mais décident d’unir leurs forces pour terminer ce que leurs époux avaient commencé. Et prendre leur propre destin en main…

♥♥♥♥♥

 

Les Veuves - affiche

Les Veuves – affiche

Quatrième long-métrage d’un réalisateur virtuose, intronisé par l’excellent Hunger il y a dix ans, Les Veuves (Widows) marque une évolution dans la cinématographie de Steve McQueen, qui propose ici un film aux thématiques multiples et à l’équilibre savant. Le réalisateur a convoqué encore et toujours le même monteur, Joe Walker, et directeur de la photographie, Sean Bobbitt, avec qui il a signé ses précédentes œuvres. L’ensemble fait montre d’une documentation importante sur la ville de Chicago, présentée ici comme un des personnages principaux, dans une rigueur topographique importante, quitte à s’affranchir d’un planning de tournage strict. Les Veuves  est l’adaptation d’une mini-série de Lynda La Plante sortie dans les années 80 en Angleterre que McQueen regardait enfant. Celui-ci explique avoir été touché par le destin de ces veuves, libres finalement d’agir comme elles le souhaitaient car sous-évaluées et réduites à leur statut, sans représenter de réelle menace. C’est donc un film de braquage au féminin, avec davantage d’action qu’on ne lui avait connu mais à la saveur introspective du cinéma de son auteur. Car même si Ocean’s 8 de Gary Ross, sorti plus tôt dans l’année, s’était déjà illustré dans le genre, nous sommes ici sur un autre plan. Les femmes sont réunies par la perte qu’elles viennent de subir et non de talents dont elles auraient fait profession. Nous sommes alors dans les profondeurs des travers humains et les conséquences de politiques défaillantes et corrompues qui ostracisent à l’instar des veuves, une partie de la population. Les thématiques deviennent plurielles ; des questions sociales au deuil en passant par la religion ou la criminalité. L’ensemble aurait pu paraître dissonant mais se révèle au contraire brillant.

 

Viola Davis - Les Veuves

Viola Davis – Les Veuves

 

Porté par un casting efficace au quatuor très charismatique, ces veuves vont se révéler tout du long, découvrant des ressources insoupçonnées. Viola Davis est parfaite de justesse, poussée dans ses retranchements en nuance touchante. Wild is the Wind (Sauvage est le vent) chante alors Nina Simone tandis que le visage de Veronica, son personnage, se réfléchit dans la vitre d’un gratte-ciel. Qu’importe la direction du vent et son intensité, la survie demande d’agir. Habituée des films musclés, Michelle Rodriguez qui interprète Linda trouve ici un de ses plus jolis rôles, motivée en partie par la volonté de ne pas s’enfermer dans le jeu qu’on lui connaît. Elle se met comme son personnage en danger, à fleur de peau car effrayée mais volontaire. C’est aussi l’occasion de retrouver Cynthia Erivo, à la très bonne interprétation dans le récent Sale temps à l’hôtel El Royale de Drew Goddard, et Elizabeth Debicki, dont l’arc narratif est plein de subtilité et sous-textes intéressants.

 

Dans un souci de véracité, la mise en scène est sans fioriture. Une authenticité en ressort, le rythme alternant entre moment calme et morceau d’action intense aux cascades vraisemblables. L’histoire en multi points de vue permet de naviguer entre différents strates sociales et décors mais également tonalités. Quand l’une tente de survivre en envisageant la prostitution, l’autre brigue le siège de maire à l’appui d’un prêtre corrompu et de sa paroisse. Et si les corps doivent s’activer, McQueen n’en oublie pas l’impact psychologique. Il filme ici encore les relations amoureuses avec un érotisme et une intensité à la grande beauté -on pense au spot publicitaire qu’il a réalisé pour Burberry en 2016-, que contrastent à l’instar de Shame sorti en 2011, les tons froids de la photographie. Quelque chose d’autre se joue dans le contact de ces corps, quelque chose qui touche à l’âme et à la symbolique, réfléchit en partie par les nombreuses fenêtres et miroirs.

 

Les Veuves

Les Veuves

 

Le film d’action n’empêche pas un casting en grande partie féminin et ne se distingue par forcément d’une forte intériorité. McQueen gratte l’invisible et les parties immergées avec pertinence et esthétique. Tout comme dans Hunger, Shame et 12 Years a Slave -Oscar du meilleur film en 2014- le réalisateur met en scène un plan séquence immersif et intelligent. Lorsque le candidat Jack Mulligan, interprété par Colin Farrell, monte dans la voiture avec son assistante, qui n’a pas ouvert la bouche depuis le début, la caméra installée à l’extérieur de la voiture. Il ne nous laisse que le dialogue pour seule information et capte ce qui s’y passe de manière plus vraie que si la face sociale façonnée pour l’électorat de Mulligan nous l’exprimait. La ville se reflète encore une fois sur les vitres d’un véhicule qui quitte les quartiers défavorisés et abandonnés pour se poser dans celui des élites.

 

Les Veuves est donc une savante production mettant en scène des personnages féminins forts dans un contexte socio-économique complexe où l’on retrouve tout ce qui est plaisant dans le cinéma de Steve McQueen, une intelligence des émotions, de l’esthétisme au propos.

 

 

 

  • LES VEUVES  (Widows)
  • Sortie salles : 28 novembre 2018
  • Réalisation : Steve McQueen
  • Avec : Viola Davis, Michelle Rodriguez, Elizabeth Debicki, Cynthia Erivo, Colin Farrell, Bryan Tyree Henry, Daniel Kaluuya, Carrie Coon, Jacki Weaver, Robert Duvall, Liam Neeson
  • Scénario : Gillian Flynn, Steve McQueen
  • Production : Iain Canning, Emile Sherman, Steve McQueen, Arnon Milchan
  • Photographie : Sean Bobbitt
  • Montage : Joe Walker
  • Décors : Adam Stockhausen
  • Costumes : Jenny Eagan
  • Musique : Hans Zimmer
  • Distribution : 20th Century Fox
  • Durée : 2h09

 

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Source: CBO Box office

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