Dark Waters de Todd Haynes : Critique

Publié par Joanna Wadel le 26 février 2020

Synopsis : Robert Bilott est un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques. Interpellé par un paysan, voisin de sa grand-mère, il va découvrir que la campagne idyllique de son enfance est empoisonnée par une usine du puissant groupe chimique DuPont, premier employeur de la région. Afin de faire éclater la vérité sur la pollution mortelle due aux rejets toxiques de l’usine, il va risquer sa carrière, sa famille, et même sa propre vie…

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Dark Waters - affiche

Dark Waters – affiche

Loin du charme de ses opus romancés aux figures féminines fortes, Todd Haynes plonge dans l’opacité des manœuvres de l’industrie pour berner l’opinion publique, à travers le récit d’une enquête fleuve menée par l’avocat d’affaires Rob Bilott (Mark Ruffalo). Une bataille aussi juridique qu’éthique pour briser l’omerta et révéler un danger sanitaire de grande ampleur, le Teflon. Proposé au cinéaste par l’acteur engagé Mark Ruffalo, le projet comporte tous les ingrédients du thriller d’investigation lanceur d’alerte : l’authentique fable écolo d’un juriste défenseur de l’industrie chimique qui découvre la pollution de sa région natale par un poids lourd du secteur et accepte de faire valoir les droits d’un fermier, une puissante compagnie bicentenaire mise en cause, DuPont, et un article du New-York Times, publié en 2016 par Nathaniel Rich pour narrer le tout. Cet énième scandale pointant les méfaits du capitalisme ardent des Trente Glorieuses aurait pu faire l’objet d’un documentaire bien ficelé. En optant pour la fiction, Haynes se confronte au défi de résumer quantité de détails éparses et complexes sans noyer le spectateur sous un flot d’informations indigeste. Aussi, faire de Bilott le moteur de l’intrigue vers qui tout converge suppose une écriture maîtrisée, et de miser sur le bon interprète. Le réalisateur y parvient, signant un film dont l’ambiance froide rappelle le Constant Gardener (La Contance du jardinier) de John le Carré et qui se distingue par son traitement honnête et pertinent d’un dossier parmi tant d’autres. Impliqué, Ruffalo brode un personnage pétri de contradictions. À la fois en capacité d’agir mais à la marge de manœuvre réduite, l’avocat progresse à tâtons, tiraillé entre sa carrière, sa famille, et la nécessité de faire jaillir une vérité qui touche l’ensemble de la société, mais dont il est encore le seul à se soucier. L’ampleur du fardeau qu’il endosse au détriment de sa vie privée fait prendre la mesure de l’affaire tentaculaire aux dommages inquantifiables pour la population.

 

Dark Waters

Dark Waters

 

C’est là tout l’intérêt de Dark Waters, qui déroule, au gré des recherches dans lesquelles se lance Bilott, le fil d’une réalité qui dépasse les frontières du Teflon, de DuPont et ses rejets toxiques dans les cours d’eau de Virginie Occidentale. En partant d’un réel abrupt fidèlement retranscrit par un rythme penaud, le choix d’acteurs locaux, les tons ternes de la photographie, et la nature automnale des paysages, le métrage dérive lentement vers la précipitation des événements et l’accumulation de données à déchiffrer traduisant des décennies d’ensevelissement sciemment pratiqué par l’entreprise.

 

Une accélération qui s’accompagne d’une prise de conscience collective. De l’épouse de Bilott, Sarah (Anne Hathaway), qui réalise soudain que ses poêles et sa moquette l’empoisonnent à petit feu, au dirigeant de DuPont, qui apprend que des employés ont été utilisés comme cobayes – et sont mentionnés comme des « récepteurs » dans les rapports épluchés par Bilott – le film retrace un macabre storytelling qui relie le particulier à l’universel.

 

Dark Waters

Dark Waters

 

Car il ne s’agit pas ici d’ouvrir les yeux sur la dangerosité d’une matière, mais bien de faire état d’un système entier et d’une responsabilité globale. DuPont, Monsanto, l’amiante, le nucléaire, même rengaine. Le grand public a eu vent des pertes humaines et des procès, dont les résultats sont consultables. Dark Waters ne raconte qu’une étape de la déconstruction de l’époque où ces produits étaient vantés comme le fleuron de l’industrie moderne et leurs effets occultés par des campagnes marketing soutenues par l’État. Une période de cinquante, soixante ans dont on peine à s’extraire, et dont le coût écologique et humain se paie au prix fort.

 

Inspiré par les grands opus du cinéma de dénonciation, dont le précurseur Les Hommes du Président, Todd Haynes inscrit son film dans un temps long, illustrant le point de vue d’un individu égaré sur une échelle beaucoup plus grande. Les analyses prennent des années, témoins et victimes décèdent, et la procédure s’éternise. Comme il est dit, les industriels ont devant eux du temps et de l’argent. Ils n’hésitent pas à s’en servir, avec le plus grand des cynismes.

 

Dark Waters

Dark Waters

 

Ainsi, après deux heures, le fondu noir de l’écran n’apporte aucun point final à cette histoire qui perdure. Depuis, Bilott continue d’enchaîner les audiences pour glaner plainte par plainte, les dédommagements dus à ses clients. Cette conclusion frustrante s’ajoute l’estimation selon laquelle nous serions tous et toutes contaminés. Le constat terrassant vient compléter la liste croissante de toutes les substances décelées dans notre sang et rappelle vaguement les récentes études sur le glyphosate.

 

Un coup de coude caractérisé par la scène riche de sens où Bilott se retrouve dans une pièce remplie de dossiers, dans lesquels il lui faudra fouiller pour trouver des éléments incriminant DuPont. Les preuves sont disponibles, encore faut-il savoir les interpréter. Comme tout un chacun, l’avocat cincinnatien est contraint de se documenter sur le jargon chimique qui masque des propriétés nocives.

 

Regard pragmatique, sans fioritures, sur des faits plus que jamais d’actualité, Dark Waters est un maillon de plus dans le cinéma du réel, questionnant notre mode de vie et notre système économique. Todd Haynes peaufine encore sa maîtrise du genre, avec un nouveau thriller raffiné s’essayant avec brio à un thème et un registre inédits. Une piqûre de rappel concise et glaçante sur la nécessité de lire entre les petites lignes des listes d’ingrédients, et des mentions légales de nos produits de consommation.

 

 

 

  • DARK WATERS
  • Sortie : 26 février 2020
  • Réalisation : Todd Haynes
  • Avec : Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Tim Robbins, Bill Camp, Victor Garber, Mare Winningham, Bill Pullman…
  • Scénario : Matthew Carnahan et Mario Correa d’après l’article de Nathaniel Rich…
  • Production : Pamela Koffler, Mark Ruffalo, Jeff Skoll et Christine Vachon
  • Photographie : Edward Lachman
  • Montage : Affonso Gonçalves
  • Décors : Helen Britten et Hannah Beachler
  • Costumes : Christopher Peterson
  • Musique : Marcelo Zarvos
  • Distribution : Le Pacte
  • Durée : 2h08

 

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