Livre / Le regard féminin. Une révolution à l’écran : critique

Publié par Jacques Demange le 25 février 2020

Résumé : Iris Brey théorise le regard féminin, ou female gaze, une façon de filmer les femmes sans en faire des objets, de partager la singularité des expériences féminines avec tous les spectateurs, quel que soit leur genre, et renouveler notre manière de désirer en regardant sans voyeurisme.Des joyaux du cinéma à certaines œuvres plus confidentielles, en passant par quelques séries et films très contemporains, Iris Brey nous invite à nous interroger sur le sens caché des images.

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Le regard feminin - une revolution a lecran

Le regard féminin

Depuis quelques années le concept de « male gaze » (regard masculin) a investi le champ des études théoriques et critiques françaises consacré au cinéma. Son origine remonte à l’article de Laura Mulvey, Visual Pleasure and Narrative Cinema, paru en 1975, qui peut apparaître comme l’un des textes fondateurs des gender studies anglo-saxonnes. Sous la plume de Mulvey, le male gaze se présente comme une puissance et une série de formes inconscientes ayant partie liée avec une représentation dominante et patriarcale du corps féminin. Avec cet ouvrage consacré au « female gaze », Iris Brey, docteure en théorie du cinéma, enseignante, chroniqueuse sur France Culture, collaboratrice pour Les Inrocks, Marie Claire et le site Cheek Magazine, déjà autrice du remarqué Sex and the series (Libellus, 2016), se propose de prolonger la réflexion de Mulvey tout en s’en distinguant profondément. Car ce qui caractérise ce « regard féminin » c’est son auto-conscience. Les réalisatrices et réalisateurs y ayant recours choisissent délibérément de filmer le corps féminin d’une manière à promouvoir le partage d’une expérience sensible apte à conjuguer les points de vue du film et du public. En ce sens, Brey inscrit son étude dans une perspective phénoménologique du cinéma. Aussi diversifié soit-il, ce partage du sensible obéit à un cadre relativement stricte. Une identification à un personnage féminin doit être instaurée, l’histoire doit être racontée de son point de vue et remettre en cause l’ordre patriarcal. À ces imprécations d’ordre narratif s’ajoutent des éléments de mise en scène. Celle-ci doit permettre de faire ressentir « l’expérience féminine », toute tentative d’érotisation du corps doit être conscientisée, et le plaisir pris par les spectateurs et spectatrices ne doit pas résulter d’une pulsion scopique (trait propre à l’acte du voyeur). Ces derniers points soulignent l’un des principaux apports de cette étude : l’importance prise par les questions de formes dans l’édification de l’analyse.

 

Brey multiplie ainsi les exemples selon une approche comparative qui a le mérite de concrétiser les enjeux de son objet d’étude. La représentation du personnage de Diana dans Wonder Woman, la valeur des gros plans de Renée Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc, ou le face à face entre Dick et Chris dans le pilote de la série I Love Dick répondent directement aux corps dominés par le regard masculin du cinéma de Kechiche (Mektoub my love) ou d’Ozon (Jeune et Jolie). On le voit, le corpus est large, brassant l’ensemble de l’Histoire du cinéma.

 

Cette qualité historique se retrouve justement dans la volonté de réhabiliter certaines figures oubliées. On retiendra ainsi l’instructif passage consacré à Alice Guy et en particulier à son court métrage Madame a des envies, ainsi que les différents retours sur les filmographies de Maya Deren, Marie-Claude Treilhou, Dorothy Arzner… À ces piqûres de rappel répond le désir de découvrir sous un angle renouvelé certaines réalisatrices consacrées (Agnès Varda, Jane Campion, Céline Sciamma…).

 

Le regard se voit enfin interrogé à travers la représentation de thématiques et motifs tabous. Le viol ou la jouissance sont longuement étudiés à travers le prisme d’une expérience filmique et genrée. De The L World à Elle, de The Deuce à Je, tu, il, elle, l’autrice réaffirme sa maîtrise d’un corpus éclectique. Limpide et cohérente, l’écriture de Brey affirme son ancrage théorique sans s’enfermer dans les carcans d’un style rigide, s’inscrivant sur ce point dans le meilleur des études universitaires américaines.

 

Brey manque ici peut-être un point essentiel. Le corps féminin est toujours perçu selon son aspect fictionnel et jamais sous l’angle de son interprétation. Le personnage l’emporte donc toujours sur la figure de l’actrice. Ce n’est pas son versant médiatique qui nous intéresse ici (on rentrerait dans le domaine des star studies, parfaitement étudié par le chercheur britannique Richard Dyer, grand absent de la bibliographie de Brey), mais sa posture d’artiste apte à se jouer des codes mis à l’œuvre.

 

Un exemple semble particulièrement éloquent. Il s’agit de la séquence d’Un tramway nommé Désir qui voit Kim Hunter descendre les marches d’un escalier pour retrouver son mari qui la supplie de revenir. Hunter incarne explicitement un jeu de séduction qu’accompagne la caméra d’Elia Kazan. En reprenant à son compte les tropes éculés de ce type de séquences, le réalisateur valorise moins les qualités érotiques d’un objet désirable que la (re)prise en main d’une femme sur sa représentation audio-visuelle. Dans cette scène, le corps de Hunter prend au piège le regard de son partenaire masculin et invite le spectateur à partager avec elle l’expérience singulière d’un jeu dans le jeu qui sonne comme la promesse d’une émancipation. L’absence de cette considération appelle différents prolongements qui assurent au concept du female gaze une longévité certaine.

 

 

 

  • LE REGARD FÉMININ. UNE RÉVOLUTION À L’ÉCRAN
  • Autrice : Iris Brey
  • Éditions : de l’Olivier
  • Collection : Les Feux
  • Date de parution : 6 février 2020
  • Format : 252 pages
  • Langues : Français uniquement
  • Tarif : 16 €

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