Cannes 2015/ Mountains May Depart de Jia Zhang-ke: critique

Publié par Guillaume Ménard le 22 mai 2015

Synopsis : Chine, fin 1999. Tao, une jeune  fille de Fenyang est courtisée par ses deux amis d’enfance, Zhang Jinsheng et Liand. Jinsheng, propriétaire d’une station-service, se destine à un avenir prometteur tandis que Liand travaille dans une mine de charbon. Le cœur entre les deux hommes, Tao va devoir faire un choix qui scellera le reste de sa vie et de celle de son futur fils, Dollar. Sur un quart de siècle, entre une Chine en profonde mutation et l’Australie comme promesse d’une vie meilleure, les espoirs, les amours et les désillusions de ces personnages face à leur destin.

 

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Mountains May Depart - affiche

Mountains May Depart – affiche

Présenté en compétition du 68e Festival de Cannes, Mountains May Depart est une véritable claque cinématographique à tous les niveaux. Le réalisateur chinois de A Touch Of Sin livre une fresque mélodramatique maîtrisée et bouleversante d’originalité. Une histoire découpée en trois chapitres, trois époques. On débute avec Tao (Zhao Tao) qui, pendant une introduction trompeuse, doit faire un choix cornélien amoureux, en choisissant entre Zhang Jinsheng (Zhang Yi) et Liand (Liang Jindong). Deux hommes au niveau social radicalement différent. Les enjeux débutent sur une note simple qui peut frustrer dans la première partie. Pourtant, le récit ne cesse de se complexifier en prenant une structure narrative à contre-courant, qui arbore la profondeur psychologique du personnage de Tao. Tout commence en 1999, à l’aube du nouveau millénaire. Ce choix temporel traduit une volonté d’instaurer un mécanisme d’évolution, où l’on observe les changements de la société chinoise. Sans vouloir atteindre la portée politique de 1900 de Bertolucci, c’est la dimension dramatique qui est privilégiée ici, et non pas une histoire de la Chine. La mise en scène est d’une richesse rare au travers des plans puissants, souvent frontaux, qui passent souvent radicalement d’une échelle à l’autre. Les prises de vues sont serrées sur les visages afin d’arriver à des plans d’ensemble d’une beauté stupéfiante. Le rythme confronte les protagonistes, avec des moments d’intimité aussitôt contredits par des avancées dans le temps. Des ellipses très fortes symboliquement, puisqu’elles vont mener Tao et le prétendant choisi à un destin pessimiste mais fascinant. La question des racines est au cœur de Mountains May Depart et concerne tant la famille que la terre natale. Il est aussi intéressant d’être immergé dans cette Chine capitaliste, par le prisme de Jinsheng, en opposition à Liand, représentant d’une époque plus lointaine par sa condition professionnelle.

 

Mountains May Depart

Mountains May Depart

 

La seconde partie se situe en 2014 et se resserre sur Tao. L’atmosphère peut devenir lourde émotionnellement, même si l’on rit à plusieurs reprises. Pendant plus de deux heures, on rentre totalement dans les vies brisées des personnages. L’éclairage prend le parti d’une photographie aux reflets prononcés et d’une lumière verte irréelle aux teints glacés blanchâtres qui refusent la surexposition pour obtenir un rendu à la limite du monochrome. Les effets de style ne manquent pas. La musique occupe également un rôle déterminant, avec des thèmes de Yoshihiro Hanno qui restent gravés dans la tête, ou encore la chanson Go West des Pet Shop Boys qui fait figure de véritable clivage narratif. Le dénouement est magique, entre désillusions et espoir, qui nous propulse en 2025 pour ce troisième chapitre. Il évite la dystopie et crée plutôt un drame humain dans un futur défini avant tout par ses individus. Mountains May Depart est un grand film à tiroirs, qui surprend et émeut avec des acteurs parfaits, peu connus du public européen. Une lettre d’amour perdu en mandarin assure un spectacle visuel et humain, sans concessions et absout de toute redite. Un chef-d’œuvre miséricordieux où la fraction sert un récital fouillé qui fait écho aux choix d’une vie, entre regrets et décisions extra-diégétiques.

 

 

  • MOUNTAINS MAY DEPART (Shan He Gu Ren) écrit et réalisé par Jia Zhang-Ke en salles le 9 décembre 2015
  • Avec : Zhao Tao, Zhang Yi, Liang Jingdong, Chang Sylvia, Dong Zijang…
  • Production : Shôzô Ichiyama, Olivier Père
  • Photographie : Nelson Yu Lik-wai
  • Montage : Matthieu Laclau
  • Décors : Liu Qiang
  • Compositeur : Hanno Yoshihiro
  • Distribution : Ad Vitam
  • Durée : 2h11

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