Quand Laurent Petitgirard joue Jerry Goldsmith au Theatre Champs-Elysées / Photo Jerome Nicod pour CineChronicle

Quand Laurent Petitgirard joue Jerry Goldsmith au Théâtre Champs-Elysées / Photo Jérôme Nicod pour CineChronicle

Dimanche 31 mai 2015, tous les amateurs de la musique de Jerry Goldsmith étaient rassemblés au Théâtre des Champs-Elysées à Paris pour un concert autour du génial compositeur. Retour extatique.

 

 

 

Jerry Goldsmith

Jerry Goldsmith

Pour la première fois en France, et l’une des rares dans le monde depuis son décès en 2004, Jerry Goldsmith était à l’honneur, sous l’impulsion du chaleureux directeur de l’Orchestre Colonne, le compositeur français Laurent Petitgirard. Un programme aux choix justifiés par la complexité et l’originalité musicale, mais aussi, selon Laurent Petitgirard, en fonction des partitions disponibles. Ainsi, point de Chinatown ni de Star Trek, quel dommage, mais l’absolue réussite de la soirée a fait tout pardonner. Quatorze extraits, répartis entre 1968 et 1992, ont été présentés et analysés au micro, pendant près de deux heures, par un chef à l’enthousiasme communicatif. Petitgirard aime Goldsmith et le fait savoir. Il en parle avec gourmandise, explique la mécanique musicale, décompose une partition pour mieux la faire comprendre et situe chaque extrait dans son contexte historique et filmique. Bref, du petit lait.

 

PREMIÈRES IMMERSIONS VIBRANTES

 

Capricorn One - affiche

Capricorn One – affiche

Pour chauffer la salle du Théâtre des Champs-Elysées, l’orchestre attaque avec CAPRICORN ONE (main title). D’emblée, Laurent Petitgirard déploie une énergie communicative. Quelle puissance ! Très bonne idée d’avoir choisi ce titre un peu méconnu, qui pose les bases de l’univers de Goldsmith : percussions très variées, cuivres profonds et mélodies très colorées. Comme il le souligne, la musique de Goldsmith est faite pour être jouée intégralement par un orchestre. Ainsi, les partitions sont extrêmement fidèles aux versions des films. C’est très vrai. De nombreuses bandes originales subissent la vision du chef d’orchestre, qui va ralentir ou modifier le tempo (Nick Raine et l’orchestre de Prague ont trop souvent produit des résultats décevants). Mais à cette soirée, les rares infidélités ne sont pas venues du rythme mais de certains instruments différents des originaux (un tambour ne peut remplacer une caisse) ou manquants (percussions synthétiques). C’est préjudiciable à certains enchaînements, moins liés, principalement sur les deux titres les plus faibles de la soirée : La Momie et Rambo II, dont on peut par ailleurs s’interroger sur la légitimité de leur présence ici. Pour l’anecdote, Petitgirard corrige ceux qui reconnaissent Maurice Jarre dans la partie arabisante de La Momie en les renvoyant malicieusement à Rachmaninov.

 

INSTANTS INOUBLIABLES, ÉMOTION À SON COMBLE

 

La Planete des Singes - poster

La Planète des Singes – poster

Pour le spectateur, c’est la redécouverte d’un compositeur qu’il pensait pourtant bien connaître. Mais la complexité de Goldsmith mérite d’être expliquée et c’est visuellement que l’on prend véritablement cette pleine mesure, en regardant jouer l’orchestre. Entendre et connaître par cœur La Planète des Singes n’est rien à côté de ce spectacle sublimé par les 80 musiciens.

 

C’est toujours un réel plaisir de remarquer pour la première fois une note de piano, à gauche de l’orchestre, ou de découvrir que la note suivante est le résultat d’une fulgurance sur contrebasse à l’extrême droite, puis une percussion au centre-haut. On prend conscience de la fragilité de cet échafaudage de sons, très courageusement assemblés en 1968 et acceptés par Franklin J. Schaffner. Pour l’occasion, ont été accolés trois morceaux consécutifs de l’album : the search continues, the clothes snatchers et the hunt. Laurent Petitgirard a évoqué à juste titre Bartok avant d’attaquer. Une claque absolue, une émotion très intense, profonde, durable. Les murmures dans la salle décrivent un moment historique. Le mot est faible.

 

Alien - poster

Alien – poster

Parmi les autres bonnes surprises de la soirée, Alien (main title). Sublime. On nous laisse entendre les premiers sons de ce thriller de science-fiction horrifique avant que la musique ne commence. La présence des instruments, renvoyée par une acoustique différente de la version de l’album, fait étonnamment ressortir des points communs avec Star Trek (film score et early versions), composé la même année, mais aussi avec Outland en 1981 (main et end title). En trois films, Goldsmith a défini son univers, composé davantage de matière noire que chez Williams plus démonstratif.

 

L’autre moment absolument inoubliable de la soirée, après La Planète des Singes, est La Malédiction (suite) de Richard Donner, qui a valu à Jerry Goldsmith de remporter son unique statuette en 1976. Les chœurs chantent, crient, hurlent en latin. Les percussions sont partout. Les basses ont envahi la salle, stupeur et tremblements. Les notes chantent une fatalité inexorable qui confine au désespoir glaçant. Saccades de violons, sur lesquelles les chœurs crient Ave, puis Satani. Tout se déchaîne. C’est ensuite une note de piano très grave, dans la durée… Chaque instrument intervient comme une nouvelle vague dans un océan déchaîné. Petitgirard est comme possédé, son corps tremble. Le nôtre aussi. Nous sommes en communion, pas solennelle mais endiablée. Hitchcock savait manipuler les spectateurs avec les images, Goldsmith est un maître avec les notes. Là aussi, un moment absolument historique.

 

SUCCESSION DE SCORES SAVOUREUX

 

The Shadow - poster

The Shadow – poster

The Shadow (main title) est un morceau moins connu et pourtant l’un des plus beaux thèmes écrit pour un super héros. Marvel aurait adoré Goldsmith et on aurait aimé que Danny Elfman s’en inspire pour AVENGERS 2. Ici, les cors soufflent la puissance sur un tempo qui prend le temps d’être majestueux. Comme souvent chez Goldsmith, les cuivres qui évoquent le héros gravissent la légende à petits pas. Peu de triomphalisme au premier degré mais une ampleur qui dénote un parcours difficile. Chez Goldsmith, on ne naît pas héros, on le devient. Il faut réécouter pour l’occasion le thème d’Allan Quatermain, tout en creux, comme une version inversée de celui d’Indiana Jones.

 

Pour compléter cette soirée mémorable, ont été également interprétés plusieurs scores issus d’œuvres mythiques. Ces Garçons qui venaient du Brésil (nommé aux Oscars 1978) : une valse qui devient nauséabonde, se déglingue et nous remémore Bernard Herrmann dans ces moments-là, notamment Obsession. Basic instinct (nommé aux Oscars 1992) : on entend clairement les deux clarinettes jouer le thème, c’est divin. La Maison Russie : joli, un peu de repos avant la suite. L.A. Confidential (nommé aux Oscars 1997) : belle complexité, beau final, ce morceau est comme un grand cru.

 

Gremlins - poster

Gremlins – poster

The Twilight Zone : on apprend ici que les quatre notes au piano répétées deux fois sont en fait de Marius Constant, rarement crédité. D’ailleurs, la partition originale ne contiendrait pas ses quelques notes qui ont pourtant fait de ce morceau un incontournable de la pop culture. La sonorité de la salle, différente de l’album, fait ressortir davantage de points communs avec Gremlins. Pas étonnant, toutefois.

 

Poltergeist (nommé aux Oscars 1982) : les chœurs, que l’on entendait pour la première fois de la soirée, retrouvent leur voix de l’enfance. À l’image de Basic Instinct, Goldsmith a choisi le contrepied d’une musique très calme pour illustrer l’horreur et la violence. C’est un peu sa spécialité : Goldsmith a durant toute sa carrière essayé d’étendre l’horizon émotionnel des films pour lesquels il a travaillé, plutôt que d’illustrer musicalement les images. Et enfin Gremlins II : un peu de douceur pour conclure. Toujours cette batterie si différente de ce que l’on connaît (dans le film, elle est synthétique), mais sur un morceau aussi joyeux cela devient comme une impro. Délicieux.

 

STANDING OVATION

 

On ressent l’épuisement de l’orchestre et de son chef après cette seconde prestation de la journée. Une soirée extraordinaire, acclamée par une standing ovation amplement méritée. La saison prochaine, Laurent Petitgirard devrait récidiver avec John Williams, le bon côté de la Force, en quelque sorte. En attendant, pour les amateurs impatients, l’Orchestre National de Lyon, dirigé par Léonard Slatkin, consacre la soirée du jeudi 18 juin 2015 également à John Williams à l’Auditorium de Lyon, après la Salle Pleyel et le Grand Rex pour le Festival des Musiques à l’Image en 2013. On nous annonce ainsi des morceaux accompagnés par des extraits de La Liste de Schindler, Indiana Jones et de Jurassic Park. L’occasion pour ce dernier de comparer en live avec le travail de Michael Giacchino sur Jurassic World, en salles le 10 juin. Nous en serons.

 

Jérôme Nicod

 

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