Steve Jobs de Danny Boyle : critique

Publié par Antoine Gaudé le 19 janvier 2016

Synopsis : Dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, du Macintosh en 1984 à l’iMac en 1998, le film nous entraîne dans les rouages de la révolution numérique pour dresser un portrait intime de l’homme de génie qui y a tenu une place centrale.

 

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Steve Jobs - affiche

Steve Jobs – affiche

Onzième réalisation de Danny Boyle, ce biopic sur le cofondateur d’Apple et inventeur du Mac est probablement le meilleur film du cinéaste, tout simplement parce qu’il ne ressemble à aucune de ses œuvres précédentes. Le principal mérite en revient au scénario d’Aaron Sorkin – seul véritable maître à bord –, tiré de la biographie éponyme écrite par Walter Isaacson, l’ancien président de CNN et ex-rédacteur en chef de Time, aujourd’hui PDG de l’institut Aspen. Initialement prévu chez Sony Pictures avec David Fincher à la réalisation, Steve Jobs atterrit finalement chez Universal, avec aux commandes le réalisateur de Slumdog Millionaire, Trainspotting, 28 Jours plus tard. A première vue, l’association entre le style barré du cinéaste anglais et la rigueur oppressante du scénariste américain semblait quelque peu incongrue. Auparavant, la paire Fincher-Sorkin avait fait des étincelles avec l’excellent THE SOCIAL NETWORK (notre critique). L’intransigeance formelle de Fincher paraît en effet plus appropriée à la rythmique et à l’intensité déployée par les joutes verbales de Sorkin. Le film, pourtant souvent constitué de séquences assises, possédait une énergie folle et un enthousiasme, transcendées par les cadrages esthétisants de Fincher, un montage souverain et l’incroyable musicalité des dialogues. Avec Steve Jobs, il est tout de même plus difficile de percevoir l’apport personnel de Boyle.

 

Steve JobsSteve JobsSteve JobsSteve Jobs

 

De par sa structure théâtrale – trois actes dans des lieux et à des moments précis –, le film concentre son énergie dans un espace-temps très réduit : la demi-heure avant le lancement d’un nouveau produit (le Macintosh 512K en 1984, NeXT computer en 1988 et l’IMac en 1998). Ses trois actes permettent de suivre efficacement l’évolution professionnelle et éthique du personnage principal, interprété par Michael Fassbender, nommé aux Oscars. L’aspect professionnel est de ce point de vue brillant : on découvre une personnalité despotique qui, en véritable chef d’orchestre, contrôle tous les éléments et ne laisse que peu de place à l’imprévu. Il prend le dessus sur tous ses collaborateurs : le cofondateur d’Apple Steve Wozniack (Seth Rogen), le CEO d’Apple John Sculley (Jeff Daniels) et Andy Hertzfeld (Michael Stuhlbarg), membre de l’équipe de développement du projet Macintosh ; sauf peut-être de la responsable marketing Joanna Hoffman (impeccable Kate Winslet, lauréate d’ailleurs du Golden Globe). Les meilleures scènes sont celles où Jobs échange âprement avec Wozniack et Sculley : entre vengeance et règlement de comptes, elles sont d’une violence verbale jubilatoire.

 

L’idée du théâtre, avec sa grande scène et ses petits couloirs et portes cachées, souligne également les façades et secrets qui se jouent au cœur de ses relations sentimentales et affectives. En tant que bête de scène, Jobs excelle lorsqu’il s’agit de faire le « show » (la scène où il humilie publiquement Wozniack). À la différence d’Alan Turing, il parvient à construire une icône, sa propre image de marque, passée depuis à la postérité. Tandis qu’en coulisses, le film dévoile un homme défaillant face à ses nombreux échecs (relation compliquée avec sa fille, rancune et jalousie envers ses anciens collaborateurs, produits chers qui se vendent très mal). Robotique au début – Fassbender ressemble presque à son personnage d’androïde dans PROMETHEUS (notre critique) –, Jobs gagne en humanité et en maturité au fur et à mesure que les traumatismes de son enfance sont évacués, et les refoulements expiés dans un final en forme d’happy end un brin surfait. Moins moralisateur que BIRDMAN (notre critique), dont le principe du plan-séquence unique détruisait la plupart des séquences dialoguées, Steve Jobs laisse le montage reprendre ses droits, gardant ainsi le spectateur dans l’imprévisibilité du plan suivant. Qu’ils s’agissent d’entrées ou de sorties de champ, d’un suivi de personnages qui se stoppe net, d’un montage parallèle avec un flashback, le récit construit une variété de points de vue qui, ensemble, construisent le conflit moral du héros. Ce jeu de cache-cache dans les coulisses retrouve, par instants, la dimension ludique des films de Boyle.

 

Steve JobsSteve JobsSteve JobsSteve Jobs

 

Mais visuellement, Steve Jobs se cherche de manière un peu trop consciente : filmage en 16mm pour l’année 1984, 35mm pour l’année 1988 et en numérique pour l’année 1998. Excepté un jeu de grain et de contraste entre les formats, la forme ne prend jamais en compte ce que signifie réellement la marque Apple et son fameux slogan, Think different. Au-delà de l’objet technologique, c’est le concept d’esthétisation que vend avant tout ce créateur hors normes. Et le choix des multiples formats va clairement dans ce sens, mais sans nécessairement peser sur le fond. À l’image des technologies Apple, c’est le concept qui excite la création chez Jobs, et ce n’est qu’après qu’on juge de sa rentabilité commerciale et de sa consommation pratique. Allier l’intelligence du concept, c’est-à-dire cette obsolescence programmée avec un système fermé (incompatibilité avec d’autres produits non-Apple), à la beauté de la forme (esthétisation abstraite du design de l’objet) conforte le concept dans sa capacité féconde à devenir art du XXIe siècle.

 

Jobs a toujours revendiqué son amour pour les choses abstraites et conceptuelles (les premiers dessins animés Pixar, la musique de Bob Dylan, les polos d’Issey Miyake). Et chacune de ses nouvelles « œuvres d’art » apparaissent dès lors hantées par l’échec des précédents appareils et de ses relations professionnelles et affectives, les critiques de Time, ou bien les nombreuses théories sur l’art contemporain. Finalement c’est bien cette forme de « revenance » d’un discours critique, différente de la « survivance » de thématiques passées (les influences qu’il aurait subi), qui apparaît véritablement porteuse d’un sens originel à partir duquel les possibilités de l’objet Apple se déploient et se pérennisent. Le mystère du génie inépuisable de Jobs et de sa firme est résolu : le prochain concept (re)naîtra toujours de ses cendres…

 

Antoine Gaudé

 

 

 

  • STEVE JOBS de Danny Boyle en salles le 3 février 2015.
  • Avec : Michael Fassbender, Seth Rogen, Jeff Daniels, Kate Winslet, Michael Stuhlbarg, Katherine Waterston, Perla Haney-Jardine, Ripley Sobo…
  • Scénario : Aaron Sorkin d’après le livre de Walter Isaacson
  • Production : Mark Gordon, Scott Rudin, Guymon Casady, Danny Boyle,
  • Photographie : Alwin H. Kuchler
  • Montage : Elliot Graham
  • Décors : Guy Hendrix Dyas
  • Costumes : Suttirat Anne Larlarb
  • Musique : Daniel Pemberton
  • Distribution : Universal Pictures
  • Durée : 2h02

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