Parasite de Bong Joon-ho : critique 

Publié par Sévan Lesaffre le 4 juin 2019

Synopsis : Toute la famille de Ki-taek est au chômage. Elle s’intéresse particulièrement au train de vie de la richissime famille Park. Mais un incident se produit et les deux familles se retrouvent mêlées, sans le savoir, à une bien étrange histoire. C’est le début d’un engrenage incontrôlable, dont personne ne sortira véritablement indemne…

 

♥♥♥♥♥

 

Parasite - affiche

Parasite – affiche

Dix ans après son dernier thriller Mother, Bong Joon-ho revient au genre qui a fait de lui un auteur mondialement reconnu. Dans Parasite, le cinéaste sud-coréen se penche sur la rencontre de deux familles, l’une au chômage (les Ki-taek) et l’autre richissime (les Park), dont les destins croisés dérapent. Si le pitch de cette fable sociale n’est pas sans rappeler Une Affaire de Famille du japonais Hirokazu Kore-Eda, lauréat de la Palme d’Or l’an dernier, la comparaison s’arrête là. L’intrigue de ce face-à-face ténébreux et délirant reprend la tradition coréenne du « film de maison », multiplie les effets de surprises et retournements inattendus. Le cinéaste, qui retrouve son acteur fétiche Song Kang-ho (Memories of MurderThe HostSnowpiercer), poursuit inlassablement sa grande obsession : observer sans concession la nature humaine pour brosser le portrait impitoyable et cruel d’une société sud-coréenne contemporaine plongée dans le chaos, victime d’une fracture irrémédiable. Le clan de Ki-taek, qui vit dans un lugubre sous-sol de l’un des quartiers les plus pauvres de Séoul, investit progressivement l’immense résidence des Park. De prime abord, le parasite n’est autre que le jeune Ki-woo (Choi Woo-sik), recommandé par l’un de ses amis pour donner des cours particuliers chez les Park, symboles de la famille idéale du monde moderne et des élites. À force de subterfuges, il réussit ensuite à faire recruter sa sœur, Ki-Jung (Park So-Dam), par la mère de Da-hye (Jung Ziso) tandis que Ki-taek et son épouse Chung-Sook (Chang Hyae Jin) finiront, à leur tour, par se rendre indispensables. Cette confrontation déclenche un engrenage de violence folle évoquant sans conteste l’ironie mordante de La Cérémonie  mettant en scène l’exceptionnel tandem de meurtrières Bonnaire/Huppert – signé Claude Chabrol.

 

Parasite - Bong Joon Ho

Parasite – Bong Joon Ho

 

Ici, le réalisateur de Barkling Dog plante le décor d’un drame latent, décrit avec un grand sens du détail ce qui advient lorsque deux classes se frôlent dans cette société de plus en plus polarisée. Il façonne un quasi huis clos empli de suspense où cohabitent personnages dissimulateurs et secrets derrière les portes ; met en scène des êtres totalement dépassés, monstrueux, parasités par l’amertume mais également des corps complètement absorbés par l’espace, qui métaphorisent des années de dictature et de corruption destructrices. Comme à son habitude, Bong Joon-ho manipule, joue avec les genres – du thriller au polar –, reprend les codes du home invasion, et saupoudre cette tragédie en trois actes de son humour noir. Parasite livre ainsi une critique acerbe du capitalisme et de ses inégalités.

 

Tout comme le rapport entre le domestique et son maître implique souvent une certaine intimité – empoisonnée par le ressentiment et les inégalités sociales –, la relation établie entre les deux familles repose sur l’opposition entre respect et mépris, offrant au spectateur un effet miroir familial altéré, à l’instar du récent Us de Jordan Peele. Ici aussi, la frontière entre le bien et le mal demeure floue mais cultive l’ambiguïté de ce pamphlet virulent, implacable. L’écriture est soignée, le montage vif. La maîtrise formelle et le cadre de ce drame réaliste rappellent au passage Memories of Murder, polar virtuose et dépressif sorti en 2003 ou encore l’incandescent Burning de Lee Chang-dong.

 

Parasite - Bong Joon Ho

Parasite – Bong Joon Ho

 

En outre, la mise en scène détonnante est mise au service de propositions riches et passionnantes : les lents travellings dans la prestigieuse maison à l’architecture labyrinthique, la lumière irradiante de l’été, la photographie glacée, le jeu impeccable des comédiens entre nervosité et hébétude, la structure théâtrale de la dramaturgie font de l’énigmatique Parasite une œuvre à la fois féroce et inquiétante. La scène de l’orage torrentiel matérialise brillamment les ressorts narratifs. Après Okja, Bong Joon-ho, qui revient aux origines de son cinéma, signe une satire politique et sociale explosive, violente, percutante et maîtrisée qui a remporté la Palme d’Or du Festival de Cannes, remise par l’étincelante Catherine Deneuve.

 

 

 

  • PARASITE (Gisaenhchung)
  • Sortie : 5 juin 2019
  • Réalisation : Bong Joon Ho
  • Avec : Song Kang-ho, Lee Sun-kyun, Cho Yeo-jeong, Choi Woo Shik, Park So-dam, Lee Jung Eun, Chang Hyae Jin, Jung Hyeon Jun, Jung Ziso, Seo Joon Park, Andreas Fronk…
  • Scénario : Bong Joon-Ho, Han Jin Won
  • Production : Kwak Sin Ae, Moon Yang Kwon, Jang Young Hwan
  • Photographie : Hong Kyung Pyo
  • Montage : Jinmo Yang
  • Décors : Lee Ha Jun
  • Costumes : Choi Se Yeon
  • Musique : Jaeil Jung
  • Distribution : Les Bookmakers / The Jokers
  • Durée : 2h12

 

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