The Irishman de Martin Scorsese : critique 

Publié par Sévan Lesaffre le 30 novembre 2019

Synopsis : Cette saga sur le crime organisé dans l’Amérique de l’après-guerre est racontée du point de vue de Frank Sheeran, un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages ayant travaillé aux côtés de quelques-unes des plus grandes figures du XXème siècle. Couvrant plusieurs décennies, le film relate l’un des mystères insondables de l’histoire des États-Unis : la disparition du légendaire dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa. Il offre également une plongée monumentale dans les arcanes de la Mafia en révélant ses rouages, ses luttes internes et ses liens avec le monde politique.

 

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The Irishman - affiche

The Irishman – affiche

Le débat autour des superproductions Netflix ne s’estompe décidément pas. Difficile cependant lorsqu’une icône telle que Martin Scorsese passe derrière la caméra pour livrer une œuvre somme et testamentaire – qui a demandé plus de dix ans de travail – de ne pas parler de « grand Cinéma ». Armé d’un budget colossal estimé à 150 millions de dollars et d’une durée fleuve de 3h30, le pharaonique The Irishman, adapté de la biographie J’ai tué Jimmy Hoffa publiée par Charles Brandt, marque la mutation de la grande forme cinématographique à l’heure des plateformes mais surtout les retrouvailles entre le cinéaste et son acteur fétiche Robert De Niro, plus de vingt ans après l’éblouissant Casino. La légende du Nouvel Hollywood y est confrontée à un autre monstre sacré, Al Pacino, et donne à nouveau la réplique à deux autres fidèles du réalisateur de Taxi Driver et New York, New York : le phénoménal Joe Pesci dans le rôle de l’ami et parrain Russel Bufalino et Harvey Keitel dans celui d’Angelo Bruno. Ancien soldat américain de la Seconde Guerre mondiale, Frank Sheeran (De Niro) surnommé « l’Irlandais », est devenu un escroc et un redoutable tueur à gages, impliqué dans la disparition du dirigeant syndicaliste Jimmy Hoffa (Al Pacino) dont on ne retrouvera jamais la trace. Au crépuscule de sa vie, il revient sur son parcours révélant les rouages de la mafia, ses luttes internes et ses liens avec le monde politique. Magistrale épopée criminelle, The Irishman clôt la quadrilogie mafieuse entamée en 1973 avec Mean Streets, puis poursuivie par Les Affranchis (1990) et Casino (1995), œuvres marquantes ayant défini et caractérisé la mise en scène scorcesienne (l’utilisation de la voix-off, les éclairages expressionnistes, les travellings épiques et les dialogues acérés). Accroché à ses acteurs, véritables figures iconiques au sommet de leur art, Martin Scorsese reprend ici les codes de ses films phares sur la mafia italo-américaine et livre une fresque monumentale et mélancolique sur la corruption, la mort et la cruauté du temps qui passe.

 

The Irishman

The Irishman

 

Orchestré avec une maestria sans pareille, The Irishman plonge le spectateur dans une Amérique sanglante et corrompue, où le calme apparent dissimule la violence, souvent laissée hors champ. L’approche lugubre et le dispositif complexe des flashbacks enchevêtrés choisis par Scorsese – le road-trip sert ici de fil conducteur à l’intense méditation et à la trajectoire funeste du septuagénaire – permettent de capter un pan de l’histoire criminelle des États-Unis : plus que la virtuosité, le cinéaste recherche surtout la précision dans sa description des coulisses mafieuses du syndicat des camionneurs, avec un long passage sur l’opposition entre son boss Jimmy Hoffa et le clan Kennedy.

 

Le film, portrait aussi glaçant que dépouillé peint par l’enfant asthmatique de la Little Italy new-yorkaise aux origines siciliennes, n’exclut pas des touches d’humour noir tout en serpentant vers le crépusculaire et l’inévitable rédemption, jusqu’à éblouir et bouleverser dans sa majestueuse dernière heure. Si le choix coûteux des effets spéciaux permettant de rajeunir numériquement l’ensemble du casting prend tout son sens, la technologie perfectible « fige » plus qu’elle ne déride les visages de ces gangsters charismatiques dont les corps affaiblis traversent les décennies. Mais la qualité de l’interprétation l’emporte sur le trucage et le héros scorcesien, hanté par son passé, demeure quant à lui intact, tiraillé par le bien, le mal, les remords et la culpabilité dans un chef-d’œuvre aux airs de fascinant requiem, à contempler sur une tablette ou autre laptop, malheureusement.

 

 

 

  • THE IRISHMAN
  • Diffusion : depuis le 27 novembre 2019
  • Chaîne / Plateforme : Netflix
  • Réalisation : Martin Scorsese
  • Avec : Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci, Harvey Keitel, Bobby Cannavale, Ray Romano, Stephen Graham, Anna Paquin, Sebastian Maniscalco, Jesse Plemons, Domenick Lombardozzi, Jack Huston, Welker White, Kathrine Narducci, Aleksa Palladino, Paul Ben-Victor, Craig Vincent, Larry Romano…
  • Scénario : Steve, Zaillian d’après l’œuvre de Charles Brandt
  • Production : Robert De Niro, Martin Scorsese, Gaston Pavlovich, Jane Rosenthal, Randall Emmett, Emma Tillinger Koskoff, Jai Stefan, Irwin Winkler…
  • Photographie : Rodrigo Prieto
  • Montage : Thelma Schoonmaker
  • Décors : Bob Shaw, Regina Graves
  • Costumes : Christopher Peterson, Sandy Powell
  • Musique : Robbie Robertson
  • Durée : 3h29

 

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