West Side Story de Steven Spielberg : critique

Publié par Jacques Demange le 8 décembre 2021

Synopsis : C’est l’histoire légendaire d’un amour naissant sur fond de rixes entre bandes rivales dans le New York de 1957.

♥♥♥♥♥

 

West Side Story de Steven Spielberg - affiche

West Side Story de Steven Spielberg – affiche

Comédie musicale mythique montée en 1957 à Broadway et passée à la postérité grâce à l’adaptation cinématographique signée par Robert Wise en 1961, West Side Story revient en salle pour notre plus grand plaisir. Aux manettes de cette nouvelle version, Steven Spielberg propose un traitement à la fois respectueux et innovant de l’œuvre d’origine. Plutôt que le film de Wise, c’est la force du drame musical de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim et Arthur Laurents qui a déterminé l’orientation de cette nouvelle adaptation. Inutile donc de parler de « remake » tant ce West Side Story revendique à juste titre son originalité, recontextualisant avec brio et finesse l’universalité de cette romance tragique inspirée par le Roméo et Juliette de Shakespeare. Le cinéaste conçoit ainsi son West Side Story comme un discours sur l’Amérique, réfléchissant les travers contemporains de la nation à travers la problématique toujours actuelle des frontières identitaires dressées par la xénophobie, la haine raciale, mais aussi la misogynie. Sans rejeter l’exubérance propre au genre, le cinéaste fait montre d’une lucidité qui traverse sa mise en scène. Fusionnant les ombres des deux bandes rivales, Spielberg signale sa volonté de réunir le grand geste chorégraphique avec le discours critique qui le sous-tend. De fait, les numéros chantés et dansés ne se constituent jamais comme des moments autonomes, mais s’inscrivent dans le flux de la fiction. Ce choix a d’abord le mérite d’enrichir le propos d’origine. Spielberg rappelle ainsi que les titres les plus emblématiques de la comédie musicale (America notamment) contiennent une potentialité politique que le film de Wise ne faisait que suggérer.

 

West Side Story - Steven Spielberg

West Side Story de Steven Spielberg

 

Pas étonnant alors de retrouver le nom de Tony Kushner au scénario du film. Le dramaturge américain avait déjà collaboré avec Spielberg pour Munich (2005) et Lincoln (2012). La portée théâtrale de sa plume s’accomplit d’abord à travers un souci d’historicisation qui détermine pareillement le récit de West Side Story dont la noirceur évidente fait du destin de ses héros les héritiers des grandes figures tragiques hantant l’œuvre de Spielberg.

 

Du côté de la mise en scène, le réalisateur a pu compter sur la présence de Janusz Kaminiski, son chef-opérateur attitré depuis La Liste de Schindler (1993). Celui-ci permet d’inscrire le style Spielberg sur la continuité musicale de l’ensemble, jouant des lumières et des couleurs pour concevoir l’univers du film comme un microcosme situé à la croisée de l’intime et de l’épique (et l’on songe ici autant à Amistad qu’à Cheval de guerre).

 

West Side Story de Steven Spielberg

West Side Story de Steven Spielberg

 

Ce travail sur l’image finit de prouver que West Side Story était un projet taillé pour la personnalité du réalisateur. Particulièrement à l’aise avec la composition de fresques, Spielberg profite de la fibre spectaculaire du film pour nous rappeler que la musicalité a toujours fait partie intégrante de son œuvre. Des grands drames historiques aux œuvres dominées par l’imaginaire, c’est une même force opératique qui conduit son écriture audio-visuelle. D’où l’intérêt du travail du chorégraphe Justin Peck qui a su percevoir la modernité de la musique de Bernstein pour concevoir les danses du film. C’est l’impression de continuité qui prime, rappelant l’âge d’or du musical hollywoodien ainsi que son récent renouvellement contemporain (de Chicago de Rob Marshall à La La Land de Damien Chazelle).

 

Cette dynamique permet par ailleurs de rappeler le traitement spatio-temporel propre à l’art de Spielberg qui, depuis Jurassic Park (1993) et sa rencontre avec les images de synthèse, n’a cessé de chercher à faire ployer les limites du cadre cinématographique. La puissance qui caractérise les corps dansants de West Side Story rappelle celle qui animait les matières de A.I. (2001) et Ready Player One (2018). Spielberg semble ainsi reprendre sa réflexion sur la spectacularité d’un sur-corps apte à interroger les limites de l’humanité. L’exaltation des scènes d’action est ainsi comme happée par un souffle mélancolique qui trouve ici sa voix dans les plaintes mélancoliques des deux amants.

 

West Side Story de Steven Spielberg

West Side Story de Steven Spielberg

 

À évoquer les corps, il convient de rappeler le rôle central joué par les acteurs dans la réussite du film. Afin d’assurer la prédominance de la dramaturgie scénique de son scénario, Spielberg s’est délibérément passé de visages trop connus du grand public. Si Ansel Elgort (Baby Driver) s’est déjà taillé une petite réputation sur le grand écran, ses principaux partenaires (Rachel Zegler, Ariane DeBose, David Alvarez, Mike Faist, Josh Andrés Rivera) impriment sur le film l’effet d’une découverte et d’une authenticité (toutes et tous sont d’authentiques danseurs et chanteurs).

 

Au milieu de ces nouveaux noms émerge alors celui de Rita Moreno, l’interprète d’Anita dans la version de Wise. Un hommage à la carrière de celle qui fut la première actrice latina à obtenir un Oscar. Si les temps changent, Spielberg nous enjoint à ne pas oublier les luttes d’hier.

 

 

 

  • WEST SIDE STORY
  • Sortie salles : 8 décembre 2021
  • Réalisation : Steven Spielberg
  • Avec : Ansel Elgort, Rachel Zegler, Ariana Debose, David Alvarez, Rita Moreno, Brian d’Arcy James, Corey Stoll, Mike Faist, Josh Andrés Rivera, Iris Menas…
  • Scénario : Tony Kushner
  • Production : Steven Spielberg, Kristie Macosko Krieger, Kevin McCollum
  • Photographie : Janusz Kaminski
  • Musique : Leonard Bernstein et David Newman
  • Montage : Michael Kahn
  • Décors : Adam Stockhausen
  • Costumes : Paul Tazewell
  • Distribution : The Walt Disney Company France
  • Durée : 2 h 37

 

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