Michel Bouquet, rêveur lucide

Publié par Jacques Demange le 13 avril 2022
Michel Bouquet - Le Promeneur du Champ-de-Mars

Michel Bouquet – Le Promeneur du Champ-de-Mars de Robert Guédiguian (2005)

Disparu ce 13 avril à 96 ans, Michel Bouquet laisse derrière lui une carrière théâtrale et cinématographique féconde. De La mariée était en noir de Truffaut au Promeneur du Champ-de-Mars de Robert Guédiguian, du Condé de Yves Boisset à Renoir de Gilles Bourdos, il marqua de son empreinte le cinéma français durant pas moins de huit décennies.

 

 

 

Michel Bouquet, né en 1925, fut un rêveur sans illusions. Entre ordre et chaos, tyrannie du monde enseignant et brutalité de la guerre, son enfance est marquée d’une tache indélébile. C’est au théâtre que le jeune homme trouve sa planche de salut. Alors que l’Occupation n’est pas encore terminée, Bouquet se forme au Conservatoire aux côtés d’un certain Gérard Philippe.

 

Cet apprentissage du geste coïncide avec sa rencontre des mots. Ceux que Camus puis Anouilh lui proposent d’interpréter. En 1951, Bouquet incarne le terrible Empereur Caligula, puis huit ans plus tard le rôle de Bitos dans Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes, un substitut du Procureur de la République qui au lendemain de la guerre fait régner la terreur dans une petite ville de province.

 

À l’époque, la pièce fait scandale, participant à démanteler le mythe d’une France sortie immaculée des tourments de la guerre. Bouquet incarne alors la conscience meurtrie d’un pays qui n’ose regarder ses crimes en face. Le physique de l’acteur témoigne de cette force à révéler l’envers du décors. Ses cheveux ébènes et ses sourcils broussailleux font ressortir les traits anguleux d’un visage presque blême, tandis que son regard exprime une fragilité qui se durcit à travers ses pupilles noires. Une vraie gueule de cinéma.

 

Michel Bouquet - Un Condé de Yves Boisset

Michel Bouquet – Un Condé de Yves Boisset (1970)

 

Car si Bouquet poursuit sa carrière théâtrale avec Jean Vilar qui le fait jouer aux côtés de Jeanne Moreau dans la pièce La Terrasse du midi, il fait dès 1947 sa première apparition sur le grand écran. C’est Maurice Cloche et Gilbert Gil qui lui offrent ses premiers rôles dans Monsieur Vincent et Brigade criminelle, avant que Clouzot et Grémillon ne fasse appel à ses services pour Manon (1948) et Pattes Blanches (1949).

 

Comme sur les planches, Bouquet enchaîne les productions à un rythme effréné. À l’exception d’une absence entre 1959 et 1964 (six années durant lesquelles il interprète certaines grandes pièces du répertoire français et international : L’Avare de Molière et Rhinocéros de Ionesco, Meurtre dans la cathédrale de T.S. Eliot ou La Paix d’après Aristophane), le cinéma ne le lâche plus.

 

La méticulosité de son jeu sert le caractère de ses personnages les plus inquiétants et les plus redoutables : le policier à la dérive de Un condé (Yves Boisset, 1970), le trafiquant de drogues de France société anonyme (Alain Courneau, 1974), le milliardaire du Jouet (Francis Veber, 1976), l’inspecteur Javert dans l’adaptation des Misérables (1982) de Robert Hossein, et Maurice, le père de Comment j’ai tué mon père (Anne Fontaine, 2001) qui lui vaudra le César du meilleur acteur, prix qui lui sera décerné à nouveau pour son interprétation de François Mitterrand dans Le Promeneur du Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, 2005).

 

Michel Bouquet - Renoir de Gilles Bourdos

Michel Bouquet – Renoir de Gilles Bourdos (2012)

 

Visage familier du grand public, Bouquet convainc aussi les cinéphiles en jouant sous la direction de Truffaut (La mariée était en noir [1967] ; La Sirène du Mississipi [1969]) et de Chabrol (qui du Tigre se parfume à la dynamite [1965] à Poulet au vinaigre [1984] les verra mener une collaboration au long cours sur le petit et le grand écran mais aussi au théâtre avec La Danse de mort de Strindberg que le cinéaste adapta en 1984).

 

Bouquet s’imposait naturellement à l’intérieur du plan. Que ce soit dans des premiers ou des seconds rôles, sa présence marquait durablement les esprits. Cette force tranquille semble ne s’être jamais mieux manifestée qu’à travers son interprétation du peintre Auguste Renoir dans Renoir (2012) de Gilles Bourdos. L’acteur y faisait montre d’une impassibilité fiévreuse et d’une instabilité tout en contrôle. Son art était celui d’une lucidité qui n’empêchait pas de faire rêver.

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