Jeanne de Bruno Dumont : critique 

Publié par Sévan Lesaffre le 28 septembre 2019

Synopsis : Année 1429. La Guerre de Cent Ans fait rage. Jeanne, investie d’une mission guerrière et spirituelle, délivre la ville d’Orléans et remet le Dauphin sur le trône de France. Elle part ensuite livrer bataille à Paris où elle subit sa première défaite. Emprisonnée à Compiègne par les Bourguignons, elle est livrée aux Anglais. S’ouvre alors son procès à Rouen, mené par Pierre Cauchon qui cherche à lui ôter toute crédibilité. Fidèle à sa mission et refusant de reconnaître les accusations de sorcellerie diligentées contre elle, Jeanne est condamnée au bûcher pour hérésie.

 

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Jeanne - affiche

Jeanne – affiche

Le grand Bruno Dumont revient avec Jeanne – suite du très remarqué Jeannette – drame historique qui a fait sensation lors du dernier Festival de Cannes et a remporté la Mention spéciale du jury dans la section Un certain regard. Le diptyque forme une adaptation d’une pièce de Charles Péguy, dont le texte lyrique trouve ici une résonance purement cinématographique. Le réalisateur brosse le portrait poignant et délicat de l’iconique figure tragique, incarnée avec une grâce juvénile par Lise Replat Prudhomme, et nous transporte en 1429, en pleine guerre de Cent Ans. Mue par une impulsion divine, la jeune Jeanne prend les armes et libère la ville d’Orléans des Anglais, avant de remplacer le Dauphin déchu sur le trône. Mais très vite, l’enfant androgyne suscite la méfiance, y compris parmi ses compatriotes, dont certains l’accusent d’hérésie. Jeanne s’apprête à lancer la bataille de Paris contre l’avis du roi. Sa défaite lui coûtera son arrestation, un procès et le bûcher. Objet cinématographique singulier, Jeanne étonne puis fascine malgré son caractère austère, son incipit statique quelque peu engourdi, son dispositif théâtral répétitif, ses dialogues emphatiques récités par des comédiens non professionnels au jeu antinaturaliste, et sa bande originale lancinante signée Christophe. Car Bruno Dumont accepte les imperfections. Les contraintes du tournage – le procès mené par l’Évêque Cauchon est fabriqué au montage – font et imprègnent sa mise en scène.

 

Jeanne de Bruno Dumont

Lise Replat Prudhomme – Jeanne de Bruno Dumont

 

Les anachronismes, qui servent à « temporaliser » le spirituel, accompagnent la musique intérieure. En effet, Jeanne ne recherche pas l’exactitude historique mais la vérité intemporelle. Il y a d’abord la puissance symbolique ; la bataille de Paris est à l’écran une chorégraphie équestre où les chevaux dansent et s’entrecroisent, Charles VII, incarné par Fabrice Luchini, tourne le dos à la Pucelle à l’issue d’un très bref tête-à-tête, les bunkers de la Seconde Guerre représentent les prisons anglaises et évoquent la solitude du personnage…

 

La force du film réside sans doute dans ces multiples correspondances et métonymies. Vient ensuite l’extrême dépouillement du cadre. En quête d’un monde spirituel et mystique, le cinéaste saisit toute la beauté du décorum moyenâgeux et oppose le monde paysan (les dunes de Wissant battues par les vents) aux merveilles de l’architecture gothique. Dumont puise dans la peinture flamande pour composer ses enluminures et jouer avec les disproportions. Ici, la plongée, telle une vue de l’Esprit, rapetisse les corps et sublime la majestueuse cathédrale Notre-Dame d’Amiens ainsi que le célèbre labyrinthe ornant sa nef.

 

Jeanne de Bruno Dumont

Jeanne de Bruno Dumont

 

D’autres détails picturaux veillent à l’équilibre de cette chimie cinématographique tels que l’étendard flottant gracieusement dans un ciel immense ou encore les rayons du soleil caressant les nuages. Sans oublier cette partition expérimentale – reflet de l’obstination de Jeanne –, ni les sons électroniques qui établissent une miraculeuse symbiose entre le dedans et le dehors. Lise Leplat Prudhomme, plus jeune que le personnage réel, dégage une cinégénie naturelle. Son visage angélique et son regard (caméra) noir rendent visible tout ce qui se joue en Jeanne d’Arc : sa fragilité, sa fougue, son innocence, son ardeur face aux adultes, sa candeur face aux obstacles, sa détermination dans sa mission et sa foi. « Cela ne vous regarde pas » répond-elle sans cesse lors du procès.

 

Il y a dans la figure de Jeanne d’Arc – comme dans celle de tout héros – une opacité, un mystère qui subjuguent Dumont. Le dilemme est enfin condensé dans un superbe plan final montrant la sorcière attachée au poteau du bûcher, achevant son chemin de croix dans les flammes. Une transposition libre, sensible, poétique et incantatoire.

 

 

 

  • JEANNE
  • Sortie : 11 septembre 2019
  • Réalisation : Bruno Dumont
  • Avec : Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini, Annick Lavieville, Justine Herbez, Benoît Robail, Alain Desjacques, Serge Holvoet, Julien Manier, Jérôme Brimeux, Benjamin Demassieux, Laurent Darras, Marc Parmentier, Jean-Pierre Baude, Christophe…
  • Scénario : Bruno Dumont d’après l’œuvre de Charles Péguy
  • Production : Rachid Bouchareb, Jean Bréhat, Muriel Merlin
  • Photographie : David Chambille
  • Montage : Basile Belkhiri, Bruno Dumont
  • Décors : Erwan Le Gal
  • Costumes : Alexandra Charles
  • Musique : Christophe
  • Distribution : Les Films du Losange
  • Durée : 2h18


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