Judy de Rupert Goold : Critique

Publié par Joanna Wadel le 28 février 2020

Synopsis : Hiver 1968. La légendaire Judy Garland débarque à Londres pour se produire à guichets fermés au Talk of the Town. Cela fait trente ans déjà qu’elle est devenue une star planétaire grâce au Magicien d’Oz. Judy a débuté son travail d’artiste à l’âge de deux ans, cela fait maintenant plus de quatre décennies qu’elle chante pour gagner sa vie. Elle est épuisée. Alors qu’elle se prépare pour le spectacle, qu’elle se bat avec son agent, charme les musiciens et évoque ses souvenirs entre amis ; sa vivacité et sa générosité séduisent son entourage. Hantée par une enfance sacrifiée pour Hollywood, elle aspire à rentrer chez elle et à consacrer du temps à ses enfants. Aura-t-elle seulement la force d’aller de l’avant ?

♥♥♥♥

 

Judy - affiche

Judy – affiche

Tout commence sur une route de briques jaunes, dans les studios de la MGM. Le visage poupin de la jeune Frances Gumm, sur le point d’accéder à la postérité en tant que Judy Garland, est passé au crible par Louis Mayer. Le patron lui fait miroiter un avenir pavé de gloire, et promet de faire d’elle une star si l’adolescente de 16 ans accepte de mettre sa vie dans la balance. Trente ans plus tard, le même visage porte les marques de ce pacte passé avec la machine à rêves californienne. Rupert Goold ouvre son film en illustrant les deux pôles de la vie de Garland, étoile montante des années 30 façonnée par les Majors, et bête de scène à bout de souffle en 1968. Révélé par son tour de piste aux Golden Globes et aux Oscars, ce premier biopic sur grand écran de l’actrice porté par Renée Zellweger est un vibrant hommage à la performeuse, mâtiné du portrait désenchanté d’un produit de l’âge d’or d’Hollywood. Reprenant la comédie musicale « End of Rainbow » de Peter Quilter, l’approche de Goold peut paraître sommaire, mais n’en reste pas moins logique et lui permet de s’attarder sur les facettes d’une existence méconnue. Le rôle d’une mère d’abord. À défaut d’avoir été choyée, Judy compte bien rattraper ses années d’absence en bataillant sur le tard pour rester auprès de ses enfants. Puis son image gay-friendly, acquise malgré elle par l’homosexualité de son père et de son second mari, Vincente Minnelli. Mais la structure du film, qui – comme la plupart des opus du genre désormais -, opte pour une trame non-chronologique, ne permet que de passer en revue ces aspects, pour privilégier les sources d’un trauma destructeur.

 

Judy

Judy

 

Affamée par les studios, droguée par sa mère à coups de pilules coupe-faim et de barbituriques, celle qui chante et incarne le rêve depuis 1939 ne dort pas. La jeune fille mène la vie ascétique d’une volaille élevée en batterie, traînée de plateaux en plateaux où elle simule la joie de vivre qu’elle se doit d’incarner. Impossible de ne pas revenir sur cette jeunesse fondatrice du personnage, puisque c’est là qu’est née Judy. En quelques flashbacks, le film reconstitue les prémices du star-system et de l’avènement des Majors.

 

À cette époque, un système d’abus est mis en place par les magnats des grands studios pour profiter des stars et de leurs proches. Ancêtre d’Harvey Weinstein, Louis B. Mayer menait à la baguette ses petites recrues qu’il aimait faire asseoir sur ses genoux, contrôlant jusqu’au contenu de leurs assiettes. La relation malsaine qui s’établit entre le grand manitou (joué par Richard Cordery) et Judy Garland (campée avec brio par Darcy Shaw) est montrée par bribes, une fenêtre sur un monde factice qui contraste avec une fin de carrière chaotique.

 

Paternaliste, Mayer conçoit Judy pour charmer l’Amérique et soigner la devanture de sa compagnie. Un storytelling étudié dans les moindres détails, des fêtes d’anniversaires en toc aux rendez-vous avec le jeune Mickey Rooney dans un faux restaurant, la comédienne est traitée en héroïne de comédie musicale.

 

Judy

Judy

 

La tournée londonienne qu’elle entame dans les sixities livre l’envers du décor vieillissant qu’elle n’a jamais quitté. Fébrile, la réalisation ponctuée de moments éprouvants mime l’état de Garland, à fleur de peau, brisée. Fragilité et épuisement émanent de ce monstre sacré tapis dans sa chambre d’hôtel, rongée par l’insomnie. Le film digresse longuement sur cette déchéance. En salle, pas plus de glamour, la caméra lui colle au visage, éclairé par la lumière blafarde des spots.

 

Si dans un premier temps, Zellweger intrigue dans la peau de l’icône, dont la candeur abîmée transparaît dans des moues nerveuses, l’alchimie opère à mesure que le personnage s’étoffe. La Judy de 68 contrainte de se produire apparaît entière lorsqu’elle jette ses dernières forces sur scène. Ces points culminants d’intensité, rappels des compétences vocales de Garland et de sa passion première, le chant, rattrapent quelques longueurs dispensables.

 

On sent le portrait touchant de la superstar nourri par les témoignages de ceux qui l’ont accompagnée dans ses derniers concerts. Son culot flamboyant, et les expressions qu’elle ressasse, « Over my dead body », ou « Don’t Judy me ! » sont autant de marqueurs qui semblent restés gravés dans la mémoire de ceux qui l’ont côtoyée. Un rôle à performance mûri par l’actrice, qui dévoile l’étendue de son potentiel dramatique, et prouve, comme son modèle, qu’elle ne manque pas ressource – et qu’elle mérite son Oscar, son Golden Globe, son SAG ou encore son BAFTA.

 

Judy

Judy

 

Le cinéaste porte un regard critique sur l’industrie du spectacle qui broie ses talents, présentant la chanteuse comme un engrenage usé sur le point de céder, tandis que le show-business qui la consume tourne à plein régime. Aussi, il tisse un rapport émouvant entre le personnage et sa carrière. Les agents, producteurs, l’amant qui gravitent autour d’elle « en coulisses » s’approprient à l’entendre, les mérites de son labeur. Alors que la star de 49 ans est devenue mère de trois enfants, divorcée de quatre hommes, on n’a de cesse d’invoquer Dorothée, ses couettes et son chien.

 

Plus que ses performances scéniques, ce rôle phare du Magicien d’Oz pour lequel elle a été oscarisée la définit encore aujourd’hui pour le grand public. C’est donc naturellement qu’elle y revient, lorsqu’elle renonce à la garde de ses enfants, entonnant le titre qui l’a rendue célèbre.

 

Le long-métrage se clôt sur le public prenant le relai de l’interprète à court de voix. Un salut reconnaissant de Goold au chemin tracé par Garland et à l’héritage artistique qu’elle aura légué au public. Cette conclusion résume ce qui résulte de Judy, un biopic peu original dans sa forme, mais un joli coup de chapeau à une professionnelle hors pair.

 

 

 

  • JUDY
  • Sortie : 26 février 2020
  • Réalisation : Rupert Goold
  • Avec : Renée Zellweger, Darci Shaw, Rufus Sewell, Michael Gambon, Finn Wittrock, Richard Cordery, Jessie Buckley, Bella Ramsey, Gaia Weiss…
  • Scénario : Tom Edge, d’après la comédie musicale End of the Rainbow de Peter Quilter
  • Production : David Livingstone
  • Coproduction : Jim Spencer
  • Photographie : Ole Bratt Birkeland
  • Montage : Melanie Oliver
  • Décors : James Price
  • Costumes : Jany Temime
  • Musique : Gabriel Yared
  • Distribution : Pathé Films
  • Durée : 1h58

 

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