9 Doigts de FJ Ossang : critique

Publié par Sévan Lesaffre le 21 mars 2018

Synopsis : La nuit, dans une gare, un homme du nom de Magloire prend la fuite. Sans bagages ni avenir, il tombe sur un homme mourant qui lui remet un paquet d’argent. La bande de Kurtz se lance à sa poursuite. Au lieu de supprimer ce témoin, les tueurs décident d’embaucher Magloire dans leur organisation et d’en faire leur complice. Après un braquage raté, ils embarquent tous à bord d’un cargo dont le tonnage suspect est aussi volatile que mortifère. Mais rien ne se passe comme prévu : le poison et la folie gagnent le bord. Les hommes de Kurtz s’avèrent être les jouets d’une machination conduite par le mystérieux « 9 Doigts ».

♥♥♥♥♥

 

9 doigts - affiche

9 doigts – affiche

9 Doigts est le cinquième long métrage de François Jacques Ossang, aka F.J Ossang, après L’Affaire des Divisions Morituri (1984), Le Trésor des Îles Chiennes (1991), Docteur Chance (1997) et Dharma Guns (2010). La Cinémathèque française a d’ailleurs organisé le week-end dernier une rétrospective sur sa carrière. Conteur baroque réputé pour l’univers contemporain et punk qui lui est propre, d’ailleurs souvent proche du roman graphique, le cinéaste et artiste signe un nouveau thriller post-apocalyptique qui s’apparente à une fable. Le spectateur, plongé dans l’ambiance et l’esthétique du film noir dès les premières minutes, est quelque peu déstabilisé par l’entrée en matière. Il est invité à voyager à bord d’un vaisseau fantôme qui fait cap vers le pays des morts, point de départ de l’esthétique ossangienne. Oeuvre parcourue de références à l’histoire du cinéma, celle-ci puise dans l’avant-garde cinématographique et notamment dans le cinéma muet. Les cartons introductifs et les fermetures à l’iris sont en effet un clin d’oeil au cinéma des premiers temps. 9 Doigts illustre le rapport charnel entre Ossang et les influences visuelles avant-gardistes : le traitement si singulier de la pellicule fait de l’image une membrane sensible hypnotisante, l’extrême composition des plans produit un équilibre formel intéressant et la recherche d’un glamour froid et brut colle au « chapitrage » du film. Scindé en actes, cette énigme poétique fait la part belle à un cinéma de l’ellipse, de la contemplation, lui-même déstructuré par le montage abrupt.

 

9 Doigts

9 Doigts

 

F.J Ossang convoque les fantômes du passé et rend notamment hommage à Melville, Murnau et Franju, dans un hymne onirique et formellement singulier. Entre Le Faucon Maltais, Les Yeux sans visage et La Tempête de Shakespeare, 9 Doigts se rapproche de l’expérimental tant la dimension de rêverie bascule brusquement dans des visions cauchemardesques. La sublime photographie de Simon Roca (La Loi de la Jungle, Pan Pleure Pas, La Fille du 14 Juillet) fait de la lumière un véritable personnage du film ; le noir et blanc riche en contrastes produit une image vivante, claire et mouchetée. Le spectateur-voyageur est plongé dans une dimension aquatique fantomatique pesante, encore renforcée par la musique, moteur de la tension. La caméra, quant à elle, tangue en arpentant le décor. Ossang démontre sa grande maîtrise du cadre par une succession de plans à la fois austères et lumineux. Le clair de lune ponctue l’intrigue à la manière de Buñuel dans Un Chien Andalou. De même, certains arrières plans produisent un effet similaire à celui de la transparence hollywoodienne.

 

9 Doigts

9 Doigts

 

L’absence d’émotion est due à cette image froide et à la théâtralisation du jeu des comédiens. Les dialogues métaphysiques laissent souvent place à un surjeu et à des personnages schématiques « translucides ». Si Gerda (Elvire) a quelque chose de la femme fatale des années 1940, les personnages féminins sont cependant laissés au second plan. 9 Doigts met surtout en scène des protagonistes masculins possédés, prisonniers de leur propre espace mental (le navire « Marryat »), qui font cap cers la mystérieuse île de Nowhereland. Planisphère et carte du monde sont comme tissés par la démence de ces protagonistes dont les repères s’effondrent inéluctablement. Paul Hamy (Le Divan de Staline, Peur de Rien) incarne Magloire, un capitaine Némo moderne, tiraillé entre son existence et sa condition de mortel. Gaspar Ulliel (Eva, Juste la fin du Monde, Saint Laurent) interprète le Docteur tandis que Damien Bonnard (Rester Vertical) et Pascal Greggory (Le Serpent Aux Mille Coupures, Victoria), dans les rôles de Kurtz et Ferrante, tirent leur épingle du jeu.  Si Ossang égare son scénario dans les profondeurs sous-marines, il signe une énigme esthétiquement irréprochable au casting remarquable.

 

Sévan Lesaffre

 

 

 

  • 9 DOIGTS
  • Sortie salles : 21 mars 2018
  • Réalisation : F.J Ossang
  • Avec : Paul Hamy, Damien Bonnard, Pascal Greggory, Gaspard Ulliel, Lisa Hartmann, Elvire, Alexis Manenti, Diogo Doria, Lionel Tua…
  • Scénario : F.J Ossang
  • Production : Sebastién Haguenauer, Luis Urbano
  • Photographie : Simon Roca
  • Montage : Walter Mauriot
  • Décors : Rafael Mathias Monteiro
  • Costumes : Karine Charpentier
  • Musique  : MKB Fraction Provisoire, Jack Belsen
  • Distribution : Capricci Films / Les Bookmakers
  • Durée : 1h39

 

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