Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese : critique

Publié par CineChronicle le 16 octobre 2023

Synopsis : Au début du XXème siècle, le pétrole a apporté la fortune au peuple Osage qui, du jour au lendemain, est devenu l’un des plus riches du monde. La richesse de ces Amérindiens attire aussitôt la convoitise de Blancs peu recommandables qui intriguent, soutirent et volent autant d’argent Osage que possible avant de recourir au meurtre…

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Killers of the Flower Moon - affiche

Killers of the Flower Moon – affiche

À l’approche de ses 81 ans, Martin Scorsese sait qu’il n’a plus le temps de s’atteler à des petits projets. Le grand maître souhaite consacrer ses dernières années à des films qui comptent pour lui. C’est le cas de Killers of the Flower Moon, adaptation longuement développée du livre-enquête de David Grann. Le projet a été amené par Leonardo DiCaprio, qui a résonné immédiatement chez le cinéaste. « J’ai toujours voulu faire un western, mais je ne suis jamais passé à l’acte. », explique-t-il dans le dossier de presse, évoquant par la même occasion de nombreux souvenirs d’enfance. Mais si Killers of the Flower Moon a effectivement les décors et l’ambiance d’un western, le projet est loin de se cantonner à une simple reproduction du passé américain. Au visionnage, l’évidence s’impose, ce dernier long-métrage est un nouveau chef-d’œuvre, s’inscrivant dans l’immense filmographie du réalisateur de Raging Bull et de Taxi Driver. Brassant des thématiques extrêmement vastes, allant des liens familiaux à la spiritualité, Killers of the Flower Moon est avant tout un portrait acerbe et féroce de l’Amérique, et plus particulièrement de son rapport au capitalisme. Fondée sur des notions de libre arbitre et d’entrepreneuriat, l’histoire des États-Unis est pourtant jalonnée de zones d’ombre et de crimes abjects commis au nom de l’individualisme et du sacro-saint dollar.

 

Robert de Niro et Leonardo DiCaprio - Killers of the Flower Moon

Robert De Niro et Leonardo DiCaprio – Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese / Crédit Paramount Pictures

 

Autant de paradoxes qui ont déjà allègrement nourri l’œuvre scorsesienne, mais qui trouvent ici une nouvelle dimension. Là où Casino était une sorte d’état des lieux de la corruption, Killers of the Flower Moon est un retour aux sources, une véritable plongée aux origines du « mal » de l’American Way of Life. En miroir à son chef-d’œuvre de 1995, Scorsese adopte ici des thématiques et une structure narrative similaires. Loin de la grande fresque historique et épique que l’on pouvait attendre, Killers of the Flower Moon est un film resserré sur ses personnages, parmi les plus passionnants que le cinéaste ait écrit et filmé.

 

Loin de certains héros scorsesiens sans scrupules, Ernest Burkhart (Leonardo DiCaprio) est un homme simple et crédule, sincèrement amoureux de sa compagne Osage, et qui semble presque bon. Sa faille réside dans son aveugle avidité. « J’aime l’argent », déclare-t-il à son oncle dès leur première rencontre, scellant par là même son destin. Cette soif de fortune est son péché originel, la faute à l’origine de tous ses crimes. Par aveuglement ou par naïveté (réelle ou feinte, le film n’y apporte pas vraiment de réponse, laissant le spectateur dans un doute constant), Ernest se laisse lentement corrompre par l’inextinguible soif d’or de son oncle et ses acolytes. D’abord envisagé dans le rôle bien plus lisse de Tom White, l’agent du FBI chargé de résoudre l’affaire (Jesse Plimons), Leonardo DiCaprio n’hésite pas une fois de plus à mettre à mal son image.

 

Si l’acteur a toujours eu à cœur d’aller au-delà de son image au visage d’ange, héritée de Titanic, il s’est rarement autant mis en danger qu’avec ce rôle. Lâche, manipulateur, aimant, charmant, humain, Ernest Burkhart est de loin le personnage le plus troublant que le comédien ait eu à incarner. Car Ernest Burkhart est un personnage qu’il est bien difficile de prendre en affection. Ce monsieur tout-le-monde, préférant vivre avec des œillères plutôt que de faire face à sa condition de rouage d’un système qui broie les plus faibles pour nourrir les puissants, nous renvoie immanquablement à nos propres contradictions.

 

Robert De Niro et Jesse Plemons - Killers of the Flower Moon

Robert De Niro et Jesse Plemons – Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese / Crédit Paramount Pictures

 

Il en va de même pour Molly Burkhart, l’épouse Osage d’Ernest et véritable cœur émotionnel du film. Présentée d’office comme une femme alerte et intelligente, elle est pleinement consciente d’évoluer dans un monde sans foi ni loi, où seul le profit est roi. Malgré (ou à cause de) cette acquittée, Molly se sait prisonnière d’une société où, en dépit de sa richesse et de son intelligence, elle restera un simple objet que l’on convoite ou dont on se débarrasse. Dans la peau de cette héroïne tragique, la presque inconnue Lily Gladstone (aperçue dans Certaines Femmes et First Cow de Kelly Reichardt) crève l’écran et brille de mille feux. Touchante et éblouissante, la comédienne tient sans peine la dragée haute à ses partenaires, et enrichit encore son personnage déjà d’une grande richesse.

 

Dans cet univers de tromperie, seul William King Hale (Robert De Niro, aussi brillant qu’à la grande époque de Raging Bull) semble tirer les ficelles, ne reculant devant aucune trahison et aucun crime pour engranger toujours plus de profit. Plus que comme un simple entrepreneur véreux et mafieux, Scorsese dote cet individu d’une dimension religieuse, jusqu’à en faire un véritable prophète du capitalisme. Ce parallèle sacré culmine en une scène où une banque apparaît comme un lieu saint, avec un livre de comptes placé sur un autel en guise de Bible. Le prophète King, en bon patriarche, y punit son fidèle Ernest Burkhart, ayant menacé sa religion par ses maladresses. Malgré cette maîtrise de façade, même William King Hale s’avère finalement dupe de sa propre nature. Sûr de sa vertu, il n’a de cesse de se présenter avec sincérité comme l’ami concerné du peuple Osage, même une fois ses crimes dévoilés au grand jour.

 

Plutôt que de choisir la facilité de faire peser la culpabilité de cette sordide affaire sur les épaules d’un seul homme, Scorsese a le courage et l’intelligence de montrer que les dérives du libéralisme américain ne viennent pas des hommes, mais bien du système lui-même. Mais loin d’une vision moralisatrice, le cinéaste s’interroge aussi sur sa propre position. Car si l’art et la fiction peuvent être des objets de lutte contre l’ordre établi, ils doivent dans le même temps s’y inscrire pour pouvoir exister. Tout aussi engagé et pertinent soit-il, Killers of the Flower Moon reste une superproduction hollywoodienne, destinée à engranger des bénéfices et des récompenses prestigieuses. Conscient de cette position complexe, Scorsese choisit de l’embrasser pleinement en se mettant directement en scène, lors d’une conclusion que l’on se garde bien de dévoiler. Soulignons simplement qu’elle traite cette position paradoxale avec finesse et justesse, en plus d’amener une pointe d’humour aussi inattendue que bienvenue.

 

Leonardo DiCaprio et Lily Gladstone -Killers of the Flower Moon

Lily Gladstone et Leonardo DiCaprio – Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese / Crédit Paramount Pictures

 

Si cette richesse narrative vertigineuse aurait suffi à faire de Killers of the Flower Moon un indispensable, Martin Scorsese a apporté autant de soin à la forme de son long-métrage. Le cinéaste l’a souvent clamé, la reconstitution historique est faite de choses de rien, affirmant même que « le détail reflète la civilisation ». Des éléments de mobilier à la moindre pièce de costume, rien n’est laissé au hasard et les longues années de recherche historique pour pleinement restituer les us et coutumes des Osages, s’avèrent incroyablement payantes. La direction d’acteurs témoigne elle aussi d’un soin maniaque. Le phrasé, les postures et même les mimiques, semblent avoir bénéficié d’une infinie attention pour restituer l’ambiance de l’époque.

 

Si l’on pouvait s’attendre à ce que ce faste donne lieu à une mise en scène flamboyante, ne reculant devant aucune prouesse visuelle, Killers of the Flower Moon est un film très en retenue et en sobriété. Scorsese s’adonne à une mise en scène paisible et posée, où les plans se font fixes et les coupes se chargent de violence. Si l’on retrouve bien quelques plans-séquences, signature visuelle du cinéaste par excellence, ils ne font jamais office de tour de force technique voyant. Ainsi, l’ouverture à la gare (clin d’œil aux premiers travaux des Frères Lumière), passe simplement d’un badaud à un autre, avant de saisir Ernest au cœur de la foule. En un seul plan, Scorsese donne vie à ce monde en pleine effervescence où se côtoient toutes les cultures, et où notre héros fera office tant de guide que d’élément déclencheur.

 

Visuellement, Scorsese s’inspire également des toiles de grands maîtres américains, mettant en scène des clairs-obscurs somptueux rappelant Edward Hopper ou l’hyperréalisme de Norman Rockwell. Le directeur de la photo Rodrigo Prieto, collaborateur du cinéaste depuis Le Loup de Wall Street, fait montre d’une infinie maîtrise des sources de lumière. Capable de créer des atmosphères aussi bien douces qu’oppressantes, son travail sert admirablement le récit et le contexte. Côté musique, plutôt que de commander une bande-son symphonique, Scorsese a fait appel à Robbie Robertson. Légende de la country, ayant entre autres accompagné Bob Dylan, le guitariste compose une partition tout en finesse. Loin de thèmes pompiers écrasants l’action, les compositions de Robertson accompagnent à merveille le destin tragique des héros, telle une marche funèbre revue et corrigée dans un registre typiquement américain.

 

Aussi beau que passionnant, Killers of the Flower Moon a définitivement de quoi ranimer la foi dans le cinéma dont parle régulièrement Scorsese en interview. Avec ce nouveau coup de maître, il rappelle pourquoi on aime le septième art et pourquoi cet amour est si important et si sacré.

 

Timothée Giret

 

 

 

  • KILLERS OF THE FLOWER MOON
  • Sortie salles : 18 octobre 2023
  • Réalisation : Martin Scorsese
  • Avec : Leonardo DiCaprio, Robert de Niro, Lily Gladstone, Jesse Plemons, Tantoo Cardinal, Cara Jade Myers, JaNae Collins, Jillian Dion, Brendan Fraser, John Lightgow…
  • Scénario : Eric Roth, Martin Scorsese, d’après le livre Killers of the Flower Moon (La Note américaine) de David Grann
  • Production : Dan Friedkin, Bradley Thomas, Martin Scorsese, Daniel Lupi
  • Photographie : Rodrigo Prieto,
  • Montage : Thelma Schoonmaker
  • Décors : Adam Willis
  • Costumes : Jacqueline West
  • Musique : Robbie Robertson
  • Distribution : Paramount Pictures France
  • Durée : 3 h 26

 

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