Split de M. Night Shyamalan : critique

Publié par Antoine Gaudé le 20 février 2017

Synopsis : Les fractures mentales des personnes présentant un trouble dissociatif de la personnalité ont longtemps fasciné et échappé à la science, il se dit que certains peuvent également manifester des attributs physiques uniques pour chaque personnalité ; un prisme cognitif et physiologique dans un seul être. Kevin a manifesté 23 personnalités devant son psychiatre de longue date, le Dr Fletcher mais il en reste une, immergée, qui commence à se matérialiser et à dominer toutes les autres. Contraint d’enlever trois adolescentes, dont la volontaire Casey, Kevin se bat pour survivre parmi tous ceux qui évoluent en lui-même – et autour de lui- tandis que les murs entre ses personnalités volent en éclats.

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Split - affiche

Split – affiche

Quel bonheur de retrouver le cinéma de M. Night Shyamalan à ce niveau. À croire que la présence de « Mister Épouvante », le producteur Jason Blum, papa des Paranormal Activity, Insidious et autres Sinister, a suffi à revitaliser son cinéma devenu moribond (Phénomènes, Le dernier maître de l’air, After Earth) depuis l’apogée des années 2000 (Sixième Sens, Signes, Le Village, Incassable). C’était déjà le cas avec l’excellent The Visit en 2015 proposant une relecture critique et réflexive sur le médium qui a fait le succès des productions Blum avec cette caméra subjective et son format found footage. L’originalité de The Visit tenait dans le regard angoissé, voire horrifié, que portait deux adolescents sur le corps vieillissant de leurs grands-parents. Avec Split, Shyamalan retrouve l’esthétique léchée des ambiances claustrophobiques qui ont fait son succès et revient à un travail méticuleux, inventif et manipulateur aux thématiques et aux motifs sans cesse remaniées. Chez Shyamalan, la construction du récit se fait toujours en fonction d’un épisode traumatique, dévoilé le plus souvent sous la forme d’un flashback qui se reconstitue progressivement. Un événement passé dont découle tout le comportement physique et mental du personnage jusqu’à une possible rédemption. Dans Split, il y a deux personnages principaux, Casey (Anya Taylor-Joy révélée dans The Witch) et Kevin (James McAvoy), dont les trajectoires se rejoignent étrangement dans leur malheur. Chacun ayant été abusé ou violenté par un proche, ils souffrent tous deux de blessures, physiques (des scarifications) et mentales (trouble de la personnalité multiple).

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James McAvoy - Split

James McAvoy – Split

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À l’instar de The Visit, dont l’horreur est fondée sur la vieillesse, celui de Split prend comme point de départ la maladie de Kevin et les vingt-trois personnalités qui vivent en lui. Mais cette maladie n’est jamais évacuée ou placée au rang de simple folie. Elle est disséquée, presque scientifiquement par Shyamalan ; les face-à-face avec la psychologue (Betty Buckley) font parties des meilleures scènes du film. C’est la grande intelligence de Split que de montrer la complexité de la maladie. Kevin en fonction de qui il est (un jeune garçon de neuf ans, une femme âgée ou un pervers kidnappant de jeunes lycéennes pour qu’elles dansent nues) développe des compétences et des caractéristiques spécifiques à chaque personnalité. L’écriture du film les intègre dans sa narration : l’enfant est versatile, la veille dame est lente, l’homme est manipulateur et intransigeant… Elles finissent toutes par jouer un rôle et ne sont pas réduites à de simples gimmicks. S’amusant également des clichés du cinéma d’épouvante, Shyamalan dote ses personnages d’une intelligence encore assez rare dans ce genre de film. Alors que l’asocial Casey possède un savoir personnel, les deux autres camarades kidnappés – archétype de la jeune lycéenne populaire – ne sont pas en reste et ont le mérite de vouloir tenter des choses, comme fuir ou se battre. Mais c’est bel et bien le savoir stratégique de Casey qui va lui être le plus utile.

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Anya Taylor-Joy et James McAvoy - Split

Anya Taylor-Joy et James McAvoy – Split

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Comme dans la plupart des films du cinéaste, la symbolique de l’objet-tabou – le shotgun (la batte de baseball dans Signes, le miroir dans The Visit) – évoque le malaise du protagoniste, le refoulé qu’il doit exorciser pour s’en sortir. Le cinéaste s’amuse alors à convoquer tout un lexique animal, sorte de bestiaire symbolique (le zoo, la « Bête », la « Horde », les tigres…) pour imager le caractère primaire de l’homme, de son instinct de survie à sa sauvagerie, mais également tout ce caractère mystique qui entoure les croyances fantasques d’hommes archaïques. Des mythes et des légendes que la psyché la plus rationnelle n’aura eu de cesse de renvoyer aux rangs de contes pour enfants, voire de simples fabulations. Mais l’esprit de Kevin est si extraordinaire, si magique, qu’il invite et éveille certaines peurs, certaines images enfouies au plus profond de l’esprit. Split est largement tributaire de la performance hallucinée de James McAvoy qui s’offre probablement ici son meilleur rôle. Il retrouve ce caractère burlesque, cette liberté corporelle (la scène de danse) qui fait souvent défaut au cinéma américain (hors comédie). Cette petite incongruité – une posture, un geste, une expression de visage – qui dérègle et bouleverse la logique de narration. Au-delà de ses personnalités et de son imprévisibilité se cache derrière ce regard globuleux et ce corps, parfois ramassé puis tout à coup gigantesque, dont le crâne rasé lui confère cette force transformatrice propre au mannequin de cire.

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Anya Taylor-Joy - Split

Anya Taylor-Joy – Split

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En termes de dramaturgie, Split rappelle le non moins réussi 10 Cloverfield Lane, mais la mise en scène anxiogène de Shyamalan est à tout autre niveau d’exigence. Il a une maîtrise absolue de l’espace. De sa profondeur spatiale à la profondeur de champ, Shyamalan sait ce qu’il dévoile et ce qu’il dissimule, et surtout sait combien de temps il le dévoile (son côté hitchcockien). Si son sens de l’espace a toujours fait de lui un grand plasticien, un grand formaliste, son sens de la durée s’affine peu à peu (ses scènes d’action gagnent en efficacité). Symptôme d’un renouveau sous forme d’apothéose, le cinéma de Shyamalan s’invite dans le post-modernisme le plus direct et le plus régressif, l’auto-citation. Du moins en apparence. Car de l’intérieur, le cinéaste le met en scène pour mieux s’en écarter. Il fait ainsi revenir le superhéros le moins spectaculaire et le plus mélancolique de la décennie précédente, Charles Dunn alias Bruce Willis dans Incassable. Mais ce n’est pas tant le pied de nez inoffensif à l’écurie Marvel qui compte que l’effet de signature que sous-tend un tel geste. Rappelant la cohérence géographique (sa ville de Philadelphie) et filmographique (motifs et thèmes) de toute son œuvre qui, par-delà les échecs et les sorties de route, compte quelques-uns des plus beaux films de la décennie 2000.

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  • SPLIT écrit et réalisé par M. Night Shyamalan en salles le 22 février 2017.
  • Avec : James McAvoy, Anya Taylor-Joy, Kim Director, Betty Buckley, Haley Lu Richardson, Jessica Sula, Brad William Henke, Sebastian Arcelus, Neal Huff…
  • Production : Jason Blum, M. Night Shyamalan, Marc Bienstock…
  • Photographie : Mike Gioulakis
  • Montage : Luke Franco Ciarrocchi
  • Décors : Mara LePere-Schloop
  • Costumes : Paco Delgado
  • Musique : West Dylan Thordson
  • Distribution : Universal Pictures
  • Durée : 1h56

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