Le cas Richard Jewell de Clint Eastwood : critique

Publié par Joanna Wadel le 18 février 2020

Synopsis : En 1996, Richard Jewell fait partie de l’équipe chargée de la sécurité des Jeux d’Atlanta. Il est l’un des premiers à alerter de la présence d’une bombe et à sauver des vies. Mais il se retrouve bientôt suspecté… de terrorisme, passant du statut de héros à celui d’homme le plus détesté des Etats-Unis. Il fut innocenté trois mois plus tard par le FBI mais sa réputation ne fut jamais complètement rétablie, sa santé étant endommagée par l’expérience.

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Le cas Richard Jewell - affiche

Le cas Richard Jewell – affiche

Nouvel opus d’Eastwood, nouveau héros américain et nouvelle histoire questionnant la justice et le patriotisme sur fond de réalité. À mesure que la carrière de l’insatiable réalisateur s’étoffe, sa filmographie brasse un panel de thèmes qui varient peu. Dans ce rayonnage, Le cas Richard Jewell répond à Sully qui, en 2016, narrait la mise en cause du pilote Sully Sullenberger (Tom Hanks), visé par une enquête à la suite d’une manœuvre risquée ayant sauvé la vie de 155 passagers. Cette fois, l’incompris victime d’une cabale se trouve être l’agent de sécurité qui a contrecarré l’attentat des Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996. Un honnête citoyen aspirant policier, qui en faisant son travail avec zèle s’est retrouvé, en trois jours, dans le viseur du FBI et des médias en tant que terroriste présumé. De héros national à ennemi public n°1, le parcours de Jewell, acquitté en 1997, présente les caractéristiques de l’emballement médiatique que l’on observe aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Sur le papier, le sort du pauvre bougre jeté en pâture à la vindicte populaire ne pouvait que servir de base à une œuvre eastwoodienne, bien que le projet ait au préalable été confié à Paul Greengrass avec Leonardo DiCaprio et Jonah Hill dans les rôles principaux. Le cinéaste de 89 ans s’empare de cette affaire oubliée pour brosser le portrait d’un grand naïf pétri d’illusions, trahi par sa confiance envers l’autorité. Son choix le plus judicieux est de recentrer le scénario autour de cette figure de quidam attaché à l’ordre et le détail de sa personnalité, pour élargir ensuite le champ aux faits.

 

Le cas Richard Jewell

Le cas Richard Jewell

 

La réalité des événements est donc abordée par celle du protagoniste, héros malgré lui – et dindon de la farce – tombé par hasard sur une bombe, alors qu’il tenait tant à briller par témérité. Par sa maladresse et son ridicule qui sont aussi sa force, Jewell se démarque de la figure-type du cinéma eastwoodien, plus ou moins fière et lucide, sans pour autant être dépourvue de défauts. En tant qu’entêté qui porte fièrement les valeurs morales d’une Amérique d’antan, le trentenaire trouve en revanche sa place parmi ses prédécesseurs.

 

Le film part ainsi d’une seule et même question : ‘qui est Richard Jewell ?’ et file durant deux heures une réponse réfléchie, nourrie par une solide documentation en préproduction. Avec le même talent pour la construction de personnages tangibles qu’on lui connaît, le réalisateur de J.Edgar donne vie au Géorgien et le raconte dans ses manies, son fond débonnaire. Un attrait pour le bien et l’uniforme à double tranchant, qui lui vaudra de s’attirer des ennuis, et de se faire un précieux allié, l’avocat Watson Bryant qui prendra sa défense – campé par Sam Rockwell (3 Billboards), qui excelle dans un registre dramatique, moins théâtral que d’ordinaire.

 

La relation que tisse ce dernier avec Jewell dix ans avant Atlanta, le surnommant « Radar » à cause de sa tendance à mettre son nez partout, est à l’image du propos d’Eastwood, qui tend à faire valoir la présomption d’innocence et la nécessité d’apprendre à connaître quelqu’un avant de le juger. Cette bonté d’âme dont seuls sa mère Bibi Jewell (Kathy Bates) et le juriste sont témoins, servira de socle à sa réhabilitation, qu’il obtiendra grâce à ces deux soutiens.

 

Le cas Richard Jewell

Le cas Richard Jewell

 

Dans la peau du fonctionnaire, Paul Walter Hauser livre une performance bluffante, aidé par sa ressemblance avec le modèle décédé en 2007. L’acteur habitué aux rôles de beaufs (excellent dans Moi, Tonya, BlackKklansman) s’approprie la démarche, la moustache, les tics verbaux, et l’allure bonhomme de Jewell, qu’il intègre habilement à son jeu. Il constitue, avec Bates et Rockwell, la colonne vertébrale du film, dont la distribution s’avère être le point fort.

 

La crédibilité du récit est également renforcée par une reconstitution scrupuleuse de l’époque, une vision d’ensemble qui a toujours fait le sel du cinéma de Clint Eastwood. L’été 1996, les concerts du parc Centennial, ses téléphones avec fil, la « Macarena » … Le soin apporté à l’ambiance et aux décors par Kevin Ishioka et la costumière Deborah Hopper (L’Échange, Gran Torino, American Sniper, Le 15h17 pour Paris, La Mule), immerge le spectateur au cœur du contexte, qui, mine de rien, a déjà vingt-quatre ans.

 

Le cas Richard Jewell

Le cas Richard Jewell

 

Malgré ces qualités qui rendent l’opus prenant, le manichéisme du cinéaste est à nouveau fustigé. En cause, la volonté du métrage d’écorner la presse et son acharnement envers le suspect. Car s’il est avéré que le traitement médiatique de l’enquête a posé problème, Le cas Richard Jewell trouve en Kathy Scruggs (Olivia Wilde), la reporter du titre local (l’Atlanta Journal-Constitution), une coupable idéale. Dépeinte comme une chasseuse de scoop prête à coucher avec l’agent fictif du FBI Tom Shaw (John Hamm) pour obtenir des pistes, le film présente la journaliste disparue en 2001 comme l’incarnation de l’opportunisme et du harcèlement dont Richard Jewell a fait les frais.

 

Épinglé dès sa sortie outre-Atlantique pour cet angle jugé sexiste et diffamatoire par la rédaction concernée, le long-métrage est-il pour autant un pamphlet anti-médias aux relents misogynes ? S’il est difficile d’apporter une réponse absolue à cette question, il faut d’abord préciser que le scénario écrit par Billy Ray s’appuie sur un article de Marie Brenner, paru dans Vanity Fair en 1997. Cette dernière, auprès des Jewell en 1996, en pleine tourmente, fait état d’une certaine perception de la situation. Un « American Nightmare », selon son titre. Ensuite, si Clint Eastwood n’a jamais dissimulé ses opinions conservatrices, il faut admettre que ses films ne sont en rien de vulgaires brûlots réactionnaires.

 

Le cas Richard Jewell

Le cas Richard Jewell

 

Fort heureusement, ses idéaux politiques décelables s’accompagnent de nuances et d’un recul artistique qui distinguent le cinéma de la propagande. Le Cas Richard Jewell ne déroge pas à la règle. En dépit de ses discours tranchés, Eastwood ne manque pas ici de resituer le personnage de Scruggs.

 

Dès les premières scènes, il est suggéré que son statut de femme la pousse à se battre pour sortir du lot, et s’imposer dans la profession. Un carriérisme qu’elle assume, avant de réaliser qu’elle fait fausse route. Le parcours de Scruggs dans cette fiction et son basculement du « bon » côté, comme un retour à la raison, sont des éléments narratifs somme toute maladroits et discutables. Mais ils ont le mérite d’exister, tandis qu’un regard malveillant ne se serait pas embarrassé d’une telle rédemption.

 

Le Cas Richard Jewell et son héros attachant complètent une riche carrière à la cadence de production impressionnante, et aux fausses notes peu nombreuses. L’écriture, l’exigence du casting, l’ironie subtile l’emportent sur l’aspect démonstratif et la polarisation du scénario, transformant les atouts narratifs d’un fait divers en habile fiction. Un an à peine après La Mule, ce nouvel opus vient garnir le répertoire sensible et engageant d’Eastwood, loin de ses films les plus sermonneurs.

 

 

 

  • LE CAS RICHARD JEWELL (Richard Jewell)
  • Sortie salles : 19 février 2020
  • Réalisation : Clint Eastwood
  • Avec : Paul Walter Hauser, Sam Rockwell, Kathy Bates, Jon Hamm, Olivia Wilde, Nina Arianda, Ian Gomez, Dylan Kussman, Mike Pniewski, Niko Nikotera…
  • Scénario : Billy Ray, d’après un article de Marie Brenner
  • Production : Jennifer Davisson, Leonardo DiCaprio, Clint Eastwood, Jonah Hill, Jessica Meier, Kevin Misher et Tim Moore
  • Photographie : Yves Bélanger
  • Décors : Kevin Ishioka
  • Costumes : Deborah Hopper
  • Musique : Arturo Sandoval
  • Distribution : Warner Bros
  • Durée : 2h09

 

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