Hattie McDaniel et Vivien Leigh - Autant en emporte le vent

Hattie McDaniel et Vivien Leigh – Autant en emporte le vent

L’épopée dramatique de Victor Fleming présentant la Guerre de Sécession et l’esclavage sous un jour romancé a quitté HBO Max ce 10 juin, à la suite d’un texte critique publié par le scénariste et réalisateur John Ridley. Le film fera son retour sur le service accompagné d’une prévention sur son contenu. 

 

 

 

Autant on emporte le vent

Autant on emporte le vent (Victor Fleming, 1939)

Le grand classique hollywoodien de 1939 sur la guerre de Sécession ne figure plus sur la plateforme de streaming de la chaîne HBO inaugurée le 28 mai dernier.

 

Et pour cause, le film de 3h58 aux dix Oscars réalisé par Victor Fleming, porté par le duo mythique Clark Gable et Vivien Leigh, présenterait de nombreux « préjugés racistes » qui nécessitent, selon le service du groupe WarnerMedia, un éclairage moderne :

 

« Autant en emporte le vent  est le produit de son époque et dépeint des préjugés racistes qui étaient communs dans la société américaine […] », explique un porte-parole d’HBO Max, qui souligne que conserver une telle œuvre dans le catalogue « sans explication et dénonciation de cette représentation aurait été irresponsable ». Le service prévoit donc de réintégrer le long-métrage prochainement, accompagné d’une contextualisation.

 

Cette décision prise le 9 juin au soir, dans la foulée d’une lettre d’opinion publiée dans le Los Angeles Times par John Ridley (réalisateur de Twelve Years a Slave), fait débat. Car s’il est indéniable qu’Autant en emporte le vent (Gone with the wind) reste un chef-d’œuvre de l’Histoire du cinéma, un film de patrimoine – classé quatrième meilleur film de l’Histoire par l’American Film Institute -, la vision du Sud qu’il renvoie et en particulier de l’esclavage reste très orientée. 

 

Autant en emporte le vent

Autant en emporte le vent (Gone with the wind)

Comme le rappelle Le Monde, le métrage est adapté du roman éponyme de Margaret Mitchell – élevée dans la pure tradition sudiste d’une famille de Géorgie.

 

L’histoire que raconte l’écrivaine en 1936 participe donc en toute logique d’une  »romantisation » de l’esclavage des Noirs américains au XIXe siècle, un Sud fantasmé nommé « Cause perdue ».

 

Elle présente, en arrière-plan d’une romance houleuse entre le fougueux Rhett Butler (Gable) et l’impétueuse Scarlett O’Hara (Leigh) – relation qui peut aussi, par certains aspects, être considérée comme problématique pour d’autres raisons – des personnages d’esclaves Noirs caricaturaux (les accents racistes ayant été modifiés dans une traduction postérieure à celle de 1939).

 

L’intrigue les montre attachés à leur terre, traités en dignes employés de la famille qu’ils servent, certains étant infantilisés. Un angle bien éloigné de la réalité historique.

 

Ceux-ci furent incarnés par Hattie McDaniel (Mamma), Butterfly McQueen (Prissy) et Oscar Polk (Pork), faisant partie des rares acteurs Afro-Américains de l’époque à occuper une telle place à l’écran dans une grosse production. La performance d’Hattie McDaniel lui valut d’ailleurs d’être la toute première Afro-Américaine à remporter l’Oscar de la Meilleure actrice dans un second rôle, après avoir été privée d’avant-première à Atlanta, et malgré les pressions des producteurs. Cette dernière avait été soutenue par Clark Gable, qui menaçait de ne pas se rendre à la première du film si sa collègue n’y assistait pas, chose dont elle le dissuadera. Coïncidence ou ironie, McDaniel est née un 10 juin, en 1895.

 

Dans son texte paru dans le LA Times, John Ridley se montre beaucoup moins complaisant avec le parti pris du film, et fustige ce « révisionnisme » qui enjolive la Sécession, en présentant la cause des sudistes comme « plus noble » que ce qu’elle était, à savoir « une insurrection sanglante pour maintenir le « droit » de posséder, de vendre et d’acheter des êtres humains. ».

 

Hattie McDaniel et Vivien Leigh - Autant en emporte le vent

Hattie McDaniel et Vivien Leigh – Autant en emporte le vent

Toutefois, le cinéaste nuance : [il] « ne croit pas en la censure ». En dépit de cette origine controversée, et de son objet révisionniste en faveur d’un roman national sudiste, Ridley précise que le film et ses acteurs ne sont pas responsables du contexte dans lequel il est sorti et de son message initial :

 

« Je ne pense pas que « Autant en emporte le vent » devrait être relégué dans une chambre forte à Burbank. », écrit-il, suggérant plutôt que le classique soit complété par un panel d’œuvres qui présentent d’autres perspectives de la réalité de l’esclavage, ou des commentaires de ces récits qui fassent entendre en parallèle d’autres voix.

 

D’autres personnalités, comme le spécialiste du cinéma afro-américain Régis Dubois cité par le Huffington Post, insistent sur l’importance pédagogique et culturelle de préserver de telles œuvres, pour ne pas nier qu’un tel point de vue a existé : « Il faut regarder notre histoire en face et accompagner ces témoignages de l’histoire, cela fait partie de notre devoir de mémoire », explique l’auteur et réalisateur français.

 

Ce n’est pas la première fois qu’Autant en emporte le vent fait les frais des tensions raciales aux États-Unis. Après les rassemblements d’extrême droite de Charlottesville qui ont coûté la vie à une jeune manifestante antiraciste en 2017, la projection annuelle du film avait été annulée dans un cinéma de Memphis. En février dernier, Donald Trump l’avait utilisé lors d’un meeting en exemple de ce qu’il considère comme du bon cinéma américain, face à l’oscarisé Parasite du Coréen Bong Joon-ho, dont il moquait les quatre statuettes.

 

L’agonie filmée de George Floyd, quadragénaire Afro-Américain, mort étouffé le 25 mai sous le genou d’un policier blanc, a suscité une vague d’indignation mondiale, précipitant la résolution d’HBO Max. Un empressement certainement motivé par la nécessité de faire bonne figure face aux plateformes concurrentes de SVOD telles que Netflix et Disney+, connues pour prendre leurs dispositions face aux programmes controversés – des mesures parfois maladroites, ou tardives.

 

Le long-métrage de Victor Fleming réintègrera donc la plateforme, qui n’a encore fait aucun commentaire sur la polémique engendrée. Reste à déterminer quand et s’il sera assorti de précisions ou d’un commentaire sur son contexte, dont la forme reste encore inconnue.

 

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